Ouverture ce lundi du colloque « Les routes de l’encre » : 34 000 manuscrits qui racontent notre civilisation
Alger accueille ce lundi et mardi un colloque international sur le patrimoine manuscrit algérien. Sous le haut patronage du président de la République Abdelmadjid Tebboune, la rencontre réunit plus de 500 participants venus de quatre continents. Le colloque international « Les routes de l’encre en Algérie, civilisation et patrimoine » réunit plus de 500 participants — chercheurs, universitaires, spécialistes de la conservation et experts internationaux — venus de Tunisie, d’Allemagne, d’Égypte, d’Arabie saoudite, d’Espagne, de France, de Grande-Bretagne, de Jordanie, du Pakistan, de Mauritanie, du Yémen et du Qatar. Un plateau à la mesure de l’ambition affichée, celle de faire de ce rendez-vous une étape fondatrice dans la valorisation et la protection du patrimoine manuscrit national.
À la veille de l’ouverture de cette manifestation, Fatouma Benyahia, cheffe du service des manuscrits à la Bibliothèque nationale, dresse un bilan saisissant de l’action entreprise pour sauver le patrimoine manuscrit.
Reçue dimanche matin par l’émission matinale de la première chaine de la radio nationale, elle a tenu à souligner d’emblée que ce colloque « constitue une étape importante dans le parcours de valorisation des manuscrits du patrimoine national », intervenant dans un contexte particulier : celui du lancement récent d’un programme national de recensement, d’inventaire et de numérisation des manuscrits à travers les différentes wilayas du pays, « en exécution des directives des autorités publiques depuis 2023 ».
Les chiffres qu’elle avance donnent le vertige. À ce jour, les missions de terrain organisées par la Bibliothèque nationale ont permis de recenser « près de 34 000 manuscrits », disséminés aux quatre coins du territoire. Un chiffre que Benyahia présente non comme un aboutissement, mais comme une première estimation appelée à s’enrichir au fil des prospections. Car le colloque sera aussi l’occasion de rendre publiques « de nouvelles statistiques sur les manuscrits algériens », et de « présenter les résultats des découvertes, de l’inventaire et du recensement » accomplis au cours des trois dernières années.
Un programme scientifique dense
Pour nourrir deux jours de débats, les organisateurs ont conçu un programme de 58 conférences scientifiques, abordant des questions aussi diverses que la conservation physique des manuscrits, leur numérisation, leur commerce, les méthodes de leur protection ou encore leur valorisation patrimoniale. Parmi les interventions les plus attendues figure une conférence consacrée au recensement des manuscrits algériens présents en Tunisie, ainsi qu’une autre portée par un expert britannique spécialisé dans la numérisation des manuscrits, également détenteur de brevets dans ce domaine. Les échanges porteront aussi sur le commerce des manuscrits, les modalités de leur conservation et de leur entretien dans le temps.
Mais le colloque ne se limite pas aux salles de conférence. Une exposition de plus de 120 khizanas — ces bibliothèques privées qui ont longtemps servi de refuge aux manuscrits dans les régions du Sud — accompagnera les débats, offrant aux participants et au public un contact direct et sensible avec des collections qui ont traversé les siècles dans l’ombre des familles gardiennes de leur région.
En s’exprimant sur le thème même du colloque, Fatouma Benyahia a apporté une précision qui éclaire d’un jour nouveau la notion de « routes de l’encre ». Ce concept, a-t-elle expliqué, « renvoie aux voyages et aux itinéraires qu’empruntaient les savants et les étudiants à travers l’histoire pour acquérir le savoir ou copier les manuscrits et les transporter lors de leurs déplacements scientifiques et commerciaux », contribuant ainsi « à l’enrichissement du patrimoine manuscrit algérien et à sa diversité ». Une définition qui replace le manuscrit non dans un musée statique, mais dans le mouvement même de la civilisation. Cette dimension géographique est aussi, en Algérie, une réalité de terrain saisissante. Benyahia a tenu à souligner que « les routes de l’encre en Algérie se distinguent par une grande richesse culturelle, variant d’une région à l’autre, que ce soit dans le Sud, le Nord ou l’Est », et que « la nature des manuscrits dans les régions du Sud diffère du reste du pays, tout comme les scripts utilisés reflètent des spécificités locales uniques ». Cette diversité scripturale et thématique est le reflet direct de la pluralité des civilisations qui ont coexisté sur le sol algérien depuis des millénaires. Les missions de terrain de la Bibliothèque nationale ont d’ailleurs mis au jour des trésors inattendus. « Des manuscrits rares et précieux ont été découverts auprès de nombreuses familles algériennes », a révélé la responsable, citant notamment « des manuscrits précieux à In Salah et d’autres rares dans la wilaya de Relizane ». Elle a également signalé qu’au fil des opérations d’inventaire, les équipes de terrain ont identifié « un type de manuscrits locaux de la wilaya, connu sous le nom de « Kel Essouf», ce qui signifie les gens du marché en langue Tamasheq, dotés de « caractéristiques uniques en termes de fabrication de l’encre et de types de scripts utilisés ». Une découverte qui illustre, mieux que tout discours, l’extraordinaire richesse d’un patrimoine encore largement inexploré.
Numériser pour ne pas perdre
Si le colloque prend une résonance particulière cette année, c’est aussi parce qu’il intervient dans le sillage d’un tournant institutionnel majeur. Benyahia a rappelé qu’une instruction du Premier ministre impose désormais la « valorisation et la numérisation du patrimoine manuscrit présent auprès des familles algériennes », et prévoit « d’accompagner les détenteurs de trésors privés en leur fournissant l’expertise technique nécessaire à la conservation et à la protection des manuscrits contre la détérioration », garantissant ainsi « leur préservation et la prolongation de leur durée de vie conformément aux normes internationales reconnues ». Une approche qui rompt avec la logique de la seule centralisation institutionnelle, pour aller chercher le patrimoine là où il vit encore : dans les mains des familles, au fond des khizanas, dans les greniers des maisons du désert.
L’objectif affiché du colloque est précisément de « retracer le récit culturel du patrimoine manuscrit algérien » et d’examiner les mécanismes de sa protection, présentée comme « pilier fondamental de la mémoire et de l’identité nationales ». Un enjeu qui dépasse de loin la seule sphère académique et embrasse les enjeux civilisationnels et identitaires.
Mohand S.

