Culture

SILA 2026 : La mémoire comme socle de l’identité et de l’engagement

En marge de la 29e édition du Salon international du livre d’Alger, trois rencontres ont remis lundi à l’honneur l’émir Abdelkader, la lutte culturelle du peuple sahraoui et le parcours du Dr Ahmed Taleb Ibrahimi.

Au-delà des stands et des séances de dédicaces, le Salon international du livre d’Alger (SILA) s’affirme, cette année encore, comme un espace de débat où l’histoire se relit et où les causes justes trouvent une tribune. Lundi, au lendemain du 72e anniversaire du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre, historiens, universitaires, diplomates et militants ont successivement évoqué le fondateur de l’État algérien moderne, la résistance du peuple sahraoui par la culture et l’héritage d’un grand diplomate algérien.

Abdelkader, bâtisseur d’État et figure d’humanité

Placée sous le thème « L’État de l’émir Abdelkader : institutions et dirigeants », la rencontre consacrée au bâtisseur de l’État algérien moderne a mis en lumière les valeurs d’humanité et de coexistence qui ont marqué cette grande figue de l’histoire de l’Algérie. Pour le professeur Benjamin Claude Brower, de l’université du Texas, spécialiste de l’histoire coloniale de l’Algérie, l’émir possédait une personnalité « unique », qui lui a valu une « reconnaissance et une estime considérables » dans le monde, notamment pour les principes qu’il a défendus en matière de droits de l’homme. « L’émir Abdelkader a su être à la fois un chef, un combattant hors pair et un défenseur de sa patrie, tout en faisant preuve d’une haute éthique militaire, à travers la protection des civils, le bon traitement des prisonniers et son attachement aux valeurs humaines, ce qui lui a permis de laisser une trace que les années n’ont pas effacée », a-t-il déclaré. Le chercheur Ahmed Bouyerdene a abondé dans le même sens, estimant que l’émir était « une monnaie rare en son temps ». L’intérêt que lui porte le monde, a-t-il expliqué, « dépasse la dimension militaire et la résistance à l’occupation française pour s’étendre aux aspects intellectuels, cognitifs et humains, qui ont contribué à forger une vision civilisationnelle dépassant les frontières de l’Algérie ». Il a rappelé que de nombreux lieux et monuments à travers le monde portent aujourd’hui le nom d’Abdelkader, en hommage à son empreinte historique et humaine.

Les intervenants se sont ensuite attachés à la construction de l’État lui-même. Le professeur Ouddane Boughfala, de l’université de Tiaret, a retracé ce cheminement, de la légitimité de l’allégeance (« bey’a ») à l’édification des institutions. Selon lui, l’émir « a choisi un système moderne, différent de ce qui existait alors, en parvenant à bâtir un État constitutionnel et éminemment social, fondé sur le rassemblement des tribus, loin de la logique de morcellement nourrie par le fanatisme et les privilèges héréditaires ». Cet État disposait d’un sceau, d’un drapeau national et d’une capitale, et reposait sur « des engagements communs envers la patrie », avec des prérogatives graduées, une hiérarchie administrative claire et une attention portée à l’éducation, à la justice et à la sécurité. L’historien a aussi souligné que « la possession de nombreuses manufactures d’armes n’a pas empêché l’émir de se préoccuper de l’aspect humain ni de rester attaché aux valeurs de paix qui lui ont permis de laisser une trace éminente dans l’histoire de l’humanité ».

Du côté du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle, Abdelouahab Belgherras a affirmé que l’allégeance faite à l’émir avait un caractère « spirituel », constituant ainsi une « rupture » avec les formes d’État alors connues. Quant à Moussa Hissam, de l’université de Médéa, il a relevé que l’émir était parti de la pensée khaldounienne, qui place au centre la logique de l’État et de ses institutions et il « a su conjuguer stabilité, ordre et notion de loyauté (“amana”), unifier les tribus, créer une armée régulière et professionnelle, des circonscriptions administratives, et bâtir des fabriques d’armes et de munitions ».

Sahara occidental : la plume face aux tentatives d‘effacement

De la mémoire d’un État fondé au XIXe siècle à celle d’un peuple en lutte aujourd’hui, la transition est naturelle. Intitulée « République arabe sahraouie : culture, identité et résistance », la conférence consacrée au Sahara occidental a réuni écrivains, parlementaires, chercheurs, professionnels des médias et militants étrangers solidaires, devant un public nombreux. Tous ont souligné le rôle de la culture, de l’écriture et de la documentation dans la préservation de l’identité nationale sahraouie et dans l’accompagnement du combat pour la liberté et l’indépendance. L’ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique en Algérie, Khatri Adouh Khatri, a salué la tenue d’une rencontre dédiée à la culture et au livre sahraouis, ainsi que le rôle du commissariat du SILA, qui fait de ce rendez-vous un espace d’interaction et de débat sur les questions d’actualité. Il a rappelé que la rareté des sources écrites n’avait pas empêché les générations précédentes de préserver la mémoire collective et l’héritage culturel, grâce à la transmission orale, notamment la poésie, qui servait à enseigner la langue, le fiqh et l’histoire, et à consigner les faits et la vie sociale.

La députée Labbat Errachid, conseillère à la présidence sahraouie, a insisté sur le rôle central de la femme dans la sauvegarde de l’identité, face aux tentatives de l’occupation marocaine de l’effacer et de la dénaturer. Pour le journaliste Ahmed Mohamed Nafai, l’écriture est devenue « un moyen de briser les barrières du silence et du blocus ». L’écrivain Mohamed Fadel El Hait a pour sa part défendu l’écriture et la documentation comme outils de mémoire et de visibilité de la lutte.

La solidarité internationale s’est également exprimée. Eveline America, présidente de la Fondation d’amitié algéro-néerlandaise, a affirmé que « la justice, la dignité et le respect des droits des peuples sont des valeurs universelles qui méritent d’être défendues ». Le président de l’Association chilienne de solidarité avec le peuple sahraoui, Esteban Silva, a estimé que la cause sahraouie ne tirait pas sa force des seules positions des puissances officielles, mais « essentiellement de la solidarité des peuples » et de leur soutien au droit à l’autodétermination.

Taleb Ibrahimi, un parcours dédié à la défense de l’autodétermination

Le même principe de l’autodétermination a nourri l’hommage rendu au Dr Ahmed Taleb Ibrahimi. Pour l’historien Ahmed Adimi, il « a fait un travail important pour le droit des peuples à l’autodétermination », en particulier à la tête de la diplomatie dans les années 1980, où il a « donné un poids certain à la diplomatie algérienne ». « On parle du militant, du médecin, du ministre, du diplomate et aussi du chercheur. Il était tout cela à la fois », a-t-il résumé, évoquant aussi son action en faveur de l’enseignement dans les régions isolées et ses réalisations comme ministre de la Communication et de la Culture. Le politologue Naoufel El Mili a rappelé que le président Houari Boumediene lui confiait « les dossiers les plus sérieux », y compris dans les négociations et la médiation internationale. Les ouvrages qu’il a laissés constituent, a-t-il dit, des témoignages précieux sur les périodes coloniale et postindépendance, reflet de « la grandeur et de la modestie » de l’homme. Mohand Seghir

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