27 accords en cours de finalisation avec le Tchad : Un axe transsaharien en chantier
La quatrième session de la commission mixte algéro-tchadienne s’est clôturée mardi à Alger sur un bilan dense : des dizaines d’accords sectoriels, un forum d’affaires et un message politique clair en direction du Sahel.
Pendant plusieurs heures, les délégations algérienne et tchadienne ont planché sur des dossiers concrets — hydrocarbures, routes, universités, santé — avant de signer le procès-verbal de la quatrième session de leur Commission gouvernementale mixte. Ahmed Attaf, ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l’étranger et des Affaires africaines et son homologue tchadien Abdallah Saber Fadl ont apposé leur signature en milieu d’après-midi, au terme de travaux que le chef de la diplomatie algérienne a qualifiés de « satisfaisants et rassurants ». Vingt-sept accords en cours de finalisation, une commission mixte relancée, un conseil d’affaires activé la veille, un forum économique organisé en parallèle : la journée était dense. Trop dense pour n’être que du protocole.
La commission mixte algéro-tchadienne ne s’était plus réunie depuis plusieurs années. Sa reprise, à la veille d’une visite officielle du président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno à Alger, n’est pas anodine. Attaf l’a dit sans détour : cette session « vient concrétiser les orientations des dirigeants des deux pays frères, le président Abdelmadjid Tebboune et son frère le président maréchal Mohamed Idriss Déby Itno ». La relation bilatérale n’est pas nouvelle. Les deux pays partagent une frontière de plus de mille kilomètres, une histoire commune et des intérêts convergents dans une région sahélienne en pleine recomposition.
Saber Fadl n’a pas non plus mâché ses mots. La réunion de cette commission, a-t-il dit, « n’est pas un simple acte diplomatique formel, mais un signal de notre ambition commune ». Il a rappelé le contexte : « Nous nous réunissons à un moment charnière de l’histoire de notre continent, dans une période de transformations où les cartes géopolitiques mondiales se redessinent sans qu’on y trouve la place qui lui est due. »
Trois chantiers, vingt-sept accords
Les résultats de la session s’articulent autour de trois axes. Le premier concerne le cadre institutionnel : relance de la commission mixte, création d’un mécanisme bilatéral de consultations politiques, activation du conseil d’affaires algéro-tchadien. Le deuxième touche au cadre juridique : 27 accords nouveaux couvrant des secteurs souverains, économiques et humanitaires ont été préparés dans leur version finale. Ils seront signés mercredi. Le troisième axe définit les priorités du partenariat pour les années à venir.
Ces priorités, Attaf les a détaillées avec une précision inhabituelle pour ce type d’exercice. Trois secteurs en tête : les hydrocarbures et les énergies renouvelables d’abord, avec un accent mis sur le transfert de compétences et la valorisation des ressources naturelles des deux pays. La connectivité infrastructurelle ensuite — transport aérien, route transsaharienne, fibre optique transsaharienne. L’humain enfin : enseignement supérieur, formation professionnelle, santé, coopération culturelle.
Sur la route transsaharienne, Attaf a insisté. Ce projet, qui doit relier l’Algérie aux pays du Sahel en traversant le désert, est présenté comme un « corridor économique stratégique » capable de désenclaver la région et d’ouvrir le Tchad aux marchés mondiaux. Le port de Jijel (Djen Djen) a été cité comme porte d’entrée naturelle pour les pays sahéliens. Côté tchadien, Saber Fadl a confirmé l’intérêt : « Nous devons achever la route transsaharienne pour relier nos pays aux marchés internationaux. »
Le Sahel et l’ordre mondial
Au-delà des accords techniques, la session a été l’occasion d’affichages politiques qui méritent attention. Attaf a évoqué des « convergences solides » entre Alger et N’Djamena sur plusieurs fronts : la nécessité de renforcer la coopération régionale contre le terrorisme au Sahel, la volonté de revitaliser l’Union africaine et de promouvoir des « solutions africaines aux problèmes africains, loin de toute ingérence extérieure ».
Sur la scène internationale, le chef de la diplomatie algérienne a tenu un propos tranchant. Il a dénoncé un ordre mondial où « seule la force a le dessus, seule la violence tranche, seule la domination prévaut », plaidant pour une remise en valeur du droit international et du multilatéralisme onusien. La formule est ferme, et le contexte aidant — Moyen-Orient, Palestine, reconfigurations africaines — elle n’est pas sans portée.
Son homologue tchadien, lui, a mis le doigt sur une réalité régionale que personne ne peut ignorer : la zone sahélo-saharienne est traversée par « l’instabilité, l’insécurité persistante, les trafics transfrontaliers et les ingérences étrangères ». C’est dans ce contexte que les deux pays disent vouloir construire « un partenariat stratégique solide, fondé sur notre complémentarité réelle ».
En marge des travaux diplomatiques, un forum économique algéro-tchadien s’est tenu simultanément à Alger. Le ministre du Commerce extérieur Kamel Rezig y a rappelé quelques chiffres : les exportations algériennes d’engrais et de produits chimiques ont atteint 1,5 milliard de dollars en 2025, celles de matériaux de construction 560 millions. Des débouchés potentiels pour le marché tchadien, a-t-il souligné.
Côté tchadien, le plan de développement national « Tchad Connexion 2030 » a été présenté : plus de 30 milliards de dollars d’investissements mobilisés sur des centaines de projets dans l’agriculture, l’élevage, les mines, l’énergie, les télécoms et la santé. Une ambition qui cherche des partenaires — et l’Algérie entend bien être de ceux-là.
Saber Fadl a aussi lâché une formule qui a retenu l’attention : le Tchad dispose d’un cheptel tel qu’« il ne sera plus nécessaire pour l’Algérie d’importer de la viande d’un autre pays ». Cela illustre bien le registre de la journée : on n’était plus dans la diplomatie des formules creuses, on parlait de bétail, de fibres optiques, d’accords pharmaceutiques.
Reste la question que tout le monde garde en tête sans toujours l’énoncer : combien de ces accords seront effectivement mis en œuvre ? Saber Fadl en est conscient. « La signature des accords ne signifie pas que le travail est terminé. Au contraire, le travail sérieux commence au moment de la signature », a-t-il dit. Il a insisté sur la nécessité de mécanismes de suivi sectoriels, de communication régulière entre ministres, de projets concrets et de résultats mesurables. « L’ambition de nos deux présidents est de renforcer les relations historiques entre nos pays frères. Ce renforcement exige des projets tangibles et un suivi rigoureux. »
La visite officielle de Mahamat Idriss Déby Itno à Alger devrait donner une impulsion supplémentaire.
Malik Meziane

