Quand le Makhzen fait de la misère humaine un trafic
Les migrants subsahariens sont les otages d’un régime du Makhzen qui monnaye leur souffrance contre des concessions européennes.
Matraques, gaz lacrymogènes, corps entassés près d’une clôture frontalière, enfants de sept ans livrés aux flots : ce que le Maroc inflige aux migrants subsahariens depuis des années n’est pas le résultat d’une défaillance sécuritaire. C’est une politique délibérée, documentée, cyniquement assumée, que des experts, des rescapés et des organisations de défense des droits humains décrivent désormais sans détour comme du « terrorisme d’État ». Pendant que Rabat encaisse des centaines de millions d’euros européens au titre de la « gestion des frontières », le Makhzen ouvre et ferme le robinet migratoire au gré de ses intérêts diplomatiques, transformant des êtres humains en monnaie d’échange.
La mécanique est connue, répertoriée, et pourtant tolérée. À chaque tension diplomatique avec Madrid ou Bruxelles, les frontières marocaines s’ouvrent. En août 2014, quelques jours après qu’un yacht royal eut été contrôlé par la garde civile espagnole au large de Ceuta, 1 200 migrants débarquaient sur les côtes de Cadix. En février 2017, plus de 800 personnes donnaient l’assaut à la clôture de Ceuta en quatre jours, sur fond de décisions de la Cour de justice de l’UE défavorables à Rabat sur le Sahara occidental. En mai 2021, entre 10 000 et 12 000 migrants, dont 2 000 mineurs, franchissaient la frontière vers Ceuta en quelques heures, après un relâchement délibéré des contrôles marocains consécutif à des frictions diplomatiques avec Madrid. L’Espagne avait alors parlé d’« agression ».
Chantage politique
Hassan Kacimi, expert en sécurité et spécialiste des questions migratoires, ne mâche pas ses mots : le Makhzen « utilise la carte migratoire comme moyen de chantage politique pour contraindre l’Europe à soutenir les prétentions coloniales du Maroc sur le Sahara occidental ». Il précise qu’« après avoir perdu son influence au Parlement européen à la suite de grands scandales de corruption, le Maroc exerce une autre forme de pression en ouvrant ses frontières aux migrants afin de faciliter leur passage vers l’Europe », notamment lorsque le soutien qu’il recherche tend à s’éroder. Pour Kacimi, ce type de manipulation ne relève plus de la simple manœuvre diplomatique : c’est, dit-il, du « terrorisme d’État ».
L’universitaire marocain Mohamed Cherkaoui abonde dans le même sens, estimant que le Maroc, en provoquant des crises extérieures avec ses voisins, entend par là « détourner l’attention des crises internes qui ne cessent de s’aggraver », qualifiant cette stratégie de « manœuvre politique et de fuite en avant consistant à rejeter la responsabilité de l’échec du développement sur la question migratoire ».
Le « vendredi noir » de Melilla : un témoignage qui choque
Le 24 juin 2022 reste la date la plus sombre de cette chronique de la honte. Ce jour-là, plus de 1 500 migrants africains tentaient de franchir la clôture séparant Nador de Melilla. Les forces de sécurité marocaines les ont reçus à coups de matraques, de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Des dizaines sont morts. Des images et vidéos, captées par des caméras internationales, ont montré des corps entassés le long des grillages. Selon des témoignages recueillis par des organisations de droits humains, la mort de ces hommes « était préméditée et porte clairement l’empreinte de la répression », afin de démontrer à l’Espagne que le Maroc « gardait efficacement les frontières », ouvrant ainsi la voie à « des pressions et des marchandages ».
Al Hafed Tardjouk, écrivain soudanais de 28 ans, était là. Rescapé du massacre, il en a fait un roman, « Le vendredi de la mort ». Dans une déclaration à l’APS, il revient sur cette journée avec une précision qui glace : « Les agents marocains nous ont affrontés avec du gaz lacrymogène et des bombes qui ont pour effet de vous couper le souffle et de vous paralyser, mais aussi des balles en caoutchouc en plus des coups de matraque. Des dizaines de personnes ont été tuées. D’autres sont aujourd’hui handicapées à vie. » Il ajoute : « Lorsqu’ils en ont eu assez de nous torturer, ils nous ont éloignés de la frontière, avant de déplacer les morts afin de faire disparaître toute trace de leurs crimes. »
Un autre rescapé, âgé de 22 ans, qui a choisi le pseudonyme de « Migrant » pour témoigner, décrit la scène avec la même précision douloureuse : « Nous étions à quelques mètres seulement du territoire européen, lorsque l’armée marocaine nous a attaqués sauvagement. Les militaires nous ont brisé les jambes. Nous n’oublierons jamais la férocité avec laquelle ils nous frappaient. » Conduit au poste de police après le massacre, il raconte : « Ils nous ont donné des documents et nous ont obligés à les signer sans que nous puissions en lire le contenu. Ils nous ont attribué des actes que nous n’avons pas commis et nous ont emprisonnés abusivement. » Les détenus ont été dispersés dans cinq pénitenciers, sans droit de communiquer avec leurs familles.
Racisme d’État et chasse aux Africains
La violence physique ne s’arrête pas aux frontières. Un jeune homme de 19 ans, vivant aujourd’hui à Casablanca sous le pseudonyme de « Mohamed », témoigne d’une réalité qui s’est encore dégradée ces derniers jours. Il dit avoir constaté « une montée du racisme suite aux campagnes orchestrées par les autorités contre les Subsahariens », des campagnes impliquant selon lui « les partis politiques et les médias, mais également des citoyens ». Son constat est sans appel : « Le royaume s’est transformé en un enfer » pour les migrants.
Ce témoignage fait écho à une réalité documentée : le Maroc mène actuellement une vaste campagne de traque contre les ressortissants africains, en situation régulière ou non, ayant conduit à l’arrestation de dizaines d’entre eux, assortie de fouilles humiliantes. Le contexte n’est pas anodin : cette offensive raciste intervient après l’échec du Maroc à s’approprier politiquement la Coupe d’Afrique des nations, révélant, selon plusieurs observateurs, l’hypocrisie profonde d’un régime qui se drape dans son appartenance africaine quand cela l’arrange et y renonce quand cela lui coûte.
Mohamed précise encore que détenir des documents accordant un statut de réfugié « ne sert plus à rien au Maroc », et que « la seule façon de sortir du Maroc est de le faire de manière illégale ». Des agents font des raids à l’aube dans les locations des migrants « pour nous terroriser », dit-il. Les migrants sont devenus, résume-t-il, « de simples numéros dans le marché des intérêts ». Le paradoxe est financièrement vertigineux. Le Maroc est le deuxième bénéficiaire des fonds européens consacrés à la gestion des frontières et des migrations, avec une enveloppe de 500 millions d’euros pour la période 2021-2027, dans le cadre d’une aide totale de l’UE avoisinant 1,6 milliard d’euros. Le Makhzen répète en boucle qu’il dépense 430 millions d’euros par an pour protéger l’Europe, jouant le rôle du « gendarme fatigué » qui réclame davantage. Mais ce même gendarme coupe ses radars de surveillance « soudainement » à chaque tension diplomatique, démontrant, selon les analystes, que la technologie, sans « concessions politiques », est sans valeur pour lui. Hassan Kacimi en tire la conclusion logique : la responsabilité du Maroc étant « désormais établie dans les violations des droits humains commises contre les migrants, traités comme des marchandises », l’Union européenne devrait « suspendre ses aides financières au Maroc afin d’empêcher la répétition de telles pratiques indignes » et « ne plus rester les bras croisés face à des agissements contraires au droit international ainsi qu’aux principes de respect de la dignité humaine et de l’intégrité physique ». Transformer l’être humain en levier de pression politique, c’est ce que le Makhzen a érigé en système. Les rescapés de Melilla ont un nom pour cette réalité. Tardjouk, lui, en a fait un livre. L’Europe, elle, continue de signer des chèques.
Lyes Saïdi

