France-Algérie : Rahabi charge Macron d’opportunisme
Alors que Paris multiplie les gestes en direction d’Alger — envoi d’une ministre à Sétif, lettre personnelle à Tebboune, déclarations répétées de Macron depuis l’Afrique — l’ancien diplomate Abdelaziz Rahabi choisi de lire entre les lignes. Pour lui, derrière le rapprochement affiché, c’est la mécanique électorale française qui tourne.
Vendredi 8 mai, pour la première fois depuis la crise diplomatique, une ministre française — Alice Rufo, déléguée aux Armées — se trouvait à Sétif aux côtés de l’ambassadeur Stéphane Romatet, de retour à son poste un an après son rappel, pour commémorer les massacres du 8 mai 1945. Le lendemain, elle était reçue par le président Tebboune, portant un message personnel de Macron. Si paris cherchait à envoyer un signal fort. La vision du côté sud de la Méditerranée diffère.
Dans un texte publié ce lundi sur les réseaux sociaux, l’ancien ministre et ambassadeur d’Algérie en Espagne pose d’emblée la question qui dérange : « Est-il possible de célébrer ses morts et ses disparus dans le recueillement et les prières sans avoir à l’inscrire dans un agenda diplomatique ? » La formule est retenue, mais l’accusation qui suit ne l’est pas. Les cérémonies de Guelma, Sétif et Kherrata ont été une nouvelle fois rattrapées, écrit-il, par « un opportunisme diplomatique que le président Macron s’évertue à élever au rang d’acte fondateur de la reprise des relations algéro-françaises ».
Le communiqué de l’Élysée publié le 8 mai participe, selon Rahabi, « d’une sorte de diplomatie transactionnelle en vogue, mêlant des mémoires antagoniques, celle des victimes et celle de leur bourreau, celle des moudjahidine à celle des harkis et même des questions consulaires opportunes ». Traduction : Paris ne commémore pas, Paris négocie. Et cette posture servira, estime l’ancien diplomate, davantage à « alimenter et à orienter le débat interne dans la perspective toute prochaine de l’élection présidentielle en France » qu’à « l’amélioration attendue des relations bilatérales ».
Le reproche n’est pas anodin venant d’un homme qui a passé des décennies à naviguer dans les eaux de la relation franco-algérienne. Rahabi connaît le dossier de l’intérieur. Et ce qu’il décrit — l’instrumentalisation de la mémoire à des fins de politique intérieure française — n’est pas une nouveauté dans son analyse. Mais la formulation de lundi est plus tranchée que d’habitude.
Le « jeu de balancier » d’un président en fin de mandat
Emmanuel Macron, dont le mandat s’achève en 2027, a selon Rahabi « usé à l’extrême de l’ambivalence du jeu de balancier entre le discours sur la normalisation des relations avec l’Algérie et les gestes en direction des harkis, des nostalgiques de l’Algérie française, ainsi que des prises de position les plus hostiles à nos intérêts diplomatiques ». Ce balancier, l’ancien ambassadeur le lit comme une stratégie délibérée, pas comme une hésitation : Macron parlerait à plusieurs électorats en même temps, sans jamais choisir.
La mise en garde finale de Rahabi est sans ambiguïté : « Mettre chaque fois une hypothèque sur la question de la mémoire sans mesurer à quel point cette question incarne l’identité des Algériens et garantit la continuité historique de l’Algérie, est la voie la plus courte pour rendre cycliques les crises entre les deux pays. » Autrement dit, tant que Paris utilisera le 8 mai comme monnaie d’échange, les brouilles entre les deux rives de la Méditerranée se répéteront, mécaniquement, à intervalles réguliers.
Macron s’exprime deux fois en deux jours
Pendant que Rahabi démontait la démarche française depuis Alger, le président français, en déplacement au Kenya, la défendait avec une vigueur inhabituelle. Macron s’est exprimé deux fois en 48 heures sur la relation avec l’Algérie — d’abord en conférence de presse à Nairobi dimanche, puis dans une interview accordée au magazine Africa Report ce lundi.
Dans ce second entretien, il a reconnu l’existence d’une résistance interne au rapprochement : « Il y a une partie de la classe politique française qui ne veut pas que les choses s’arrangent avec l’Algérie, tout comme une partie de la classe politique algérienne qui ne veut pas que les choses s’arrangent avec la France. » Et d’ajouter que « cette confrontation, dans laquelle nos gouvernements se sont laissés enfermer, n’est bonne pour personne » — elle « réduit les opportunités économiques », affaiblit la coopération sécuritaire, complique la lutte contre l’immigration clandestine et le risque terroriste. « Bref, cela nous affaiblit tous les deux », a-t-il tranché.
Il se réclame d’un pragmatisme assumé : « D’un point de vue pragmatique, l’intérêt de mon pays est de bien s’entendre avec l’Algérie. D’un point de vue pragmatique, l’intérêt de l’Algérie est de bien s’entendre avec la France. Et s’il y a des désaccords, on s’en explique. » Il s’est également présenté comme le chef d’État français qui a « fait le plus » sur le dossier mémoriel — pour « dire les choses, reconnaître et tenter d’apaiser » — et a rappelé que son changement de position sur le Sahara occidental, à l’origine du dernier grand gel diplomatique, était « un choix souverain, fait avec un pays qui n’est pas l’Algérie ».
Macron se positionne en architecte du dégel, contre ses propres opposants internes. La séquence du 8 mai s’inscrit dans cette logique de démonstration.
C’est précisément cette logique que Rahabi refuse. Non pas le rapprochement en soi, mais sa mise en scène autour de la commémoration des massacres. Pour lui, le 8 mai n’est pas une date qu’on peut mobiliser dans un agenda diplomatique. C’est une date de deuil, pas de négociation.
Hocine Fadheli

