Visite du président angolais en Algérie : L’axe Alger-Luanda se mue en partenariat d’avenir
Le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a accueilli lundi après-midi en personne sur le tarmac de l’aéroport international d’Alger le président angolais Joao Lourenço, venu effectuer une visite d’État en Algérie.
Les hymnes nationaux, la revue des détachements de l’Armée nationale populaire et les vingt et un coups de canon tirés en l’honneur de l’hôte ont donné le ton d’une réception qui dépassait largement le registre du protocole. Car derrière l’apparat de la cérémonie se profile une réalité stratégique que les deux capitales travaillent depuis plusieurs mois à consolider : celle d’un partenariat qui entend faire passer les relations algéro-angolaises du registre de la fraternité historique à celui d’une coopération d’intérêts concrets, structurée et pleinement opérationnelle à l’échelle du continent africain. La journée a été dense. Avant de rejoindre le siège de la Présidence de la République pour un accueil officiel en bonne et due forme — salut au drapeau, revue de la Garde républicaine, photo-souvenir devant la presse nationale et internationale —, le président Lourenço s’est rendu au Sanctuaire du Martyr, où il a observé une minute de silence et déposé une gerbe de fleurs devant la stèle commémorative à la mémoire des chouhada de la Révolution de libération nationale. Il a également visité le Musée national du Moudjahid, prenant connaissance des grandes étapes de la résistance populaire algérienne, du Mouvement national et de la lutte armée. Un geste hautement symbolique, qui ancre d’emblée cette visite dans la profondeur de l’histoire partagée des deux peuples. Les entretiens en tête-à-tête entre les deux chefs d’État ont suivi, au siège de la Présidence.
Pour saisir la densité de ce moment, il faut remonter aux années soixante et soixante-dix, lorsqu’Alger, forte de sa propre indépendance arrachée au prix d’un million et demi de martyrs, s’était imposée comme la capitale morale des peuples colonisés. Le Mouvement Populaire de Libération de l’Angola, le MPLA, avait alors trouvé en Algérie un soutien politique, diplomatique et matériel sans faille. Cette solidarité de combat a forgé entre les deux nations un lien d’une nature particulière, que ni le temps ni les reconfigurations géopolitiques n’ont entamé. Le président angolais lui-même en a apporté une preuve concrète en novembre dernier, en décernant à titre posthume la médaille de la classe d’honneur aux anciens présidents algériens Houari Boumediene et Ahmed Ben Bella, en reconnaissance de leur contribution à l’indépendance et à la reconstruction de l’Angola. Un geste mémoriel fort, qui dit combien cet héritage reste vivant dans la conscience politique de Luanda.
Cet héritage commun n’est pas qu’une affaire de mémoire. Il a façonné une vision du monde partagée, fondée sur la souveraineté nationale, la non-ingérence dans les affaires intérieures et le refus de tout alignement systématique sur les grandes puissances. Dans un continent africain traversé par des rivalités d’influence croissantes et des tensions sécuritaires persistantes, cette convergence de principes confère à l’axe Alger-Luanda une cohérence et un poids politique qui dépassent la simple relation bilatérale.
Hisser la coopération économique
Sur le plan économique, les deux pays partagent une réalité commune et ses contraintes. L’Algérie et l’Angola sont deux économies dont la structure repose encore largement sur les revenus des hydrocarbures. Mais toutes deux ont aussi conscience que cette dépendance constitue une vulnérabilité structurelle. La diversification économique est donc un enjeu partagé, et c’est précisément sur ce terrain que la visite d’État prend une dimension prospective. Le président Tebboune avait lui-même fixé le cap à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance angolaise, en adressant à son homologue un message dans lequel il soulignait « la volonté de l’Algérie d’œuvrer à hisser les relations économiques entre les deux pays au niveau des relations politiques ». Une formule qui reconnaissait implicitement que si la fraternité politique entre Alger et Luanda est ancienne et solide, le volet économique de la relation accusait un retard à combler. Des échanges commerciaux qui restent faibles, malgré des opportunités de coopération qui restent à explorer. C’est ce retard que les deux présidents entendent désormais rattraper, à travers le renforcement du partenariat stratégique dans des domaines aussi variés que l’énergie, l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et les échanges culturels. La connectivité aérienne s’inscrit dans cette logique. L’ouverture d’une ligne directe entre Alger et Luanda par Air Algérie, annoncée dans ce cadre, illustre la traduction concrète de ces ambitions.
Une dynamique diplomatique entretenue au plus haut niveau
La visite de Joao Lourenço à Alger n’est pas sortie de nulle part. Elle s’inscrit dans une dynamique de contacts soutenus que les deux pays ont intensifiée au cours des deux dernières années, période marquée par deux événements structurants : l’accession de l’Algérie au Conseil de sécurité des Nations unies en qualité de membre non permanent, et la présidence angolaise de l’Union africaine. Dans ce contexte, Alger et Luanda ont multiplié les occasions de coordination. Le président du Conseil de la nation, Azouz Nasri, avait représenté le président Tebboune au 3e Sommet sur le financement du développement des infrastructures en Afrique, tenu à Luanda en octobre dernier. Le ministre d’État, ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf, s’était quant à lui rendu en Angola en décembre 2024, porteur d’un message personnel du chef de l’État algérien. Et en janvier 2025, lors de la réunion de haut niveau du Conseil de sécurité consacrée à la lutte contre le terrorisme en Afrique à New York, l’Angola avait publiquement salué le rôle du président Tebboune dans la conduite des efforts continentaux en la matière. La première session des consultations politiques entre les deux pays, tenue en avril 2025, avait abouti à la signature d’un mémorandum d’entente entre les ministères des Affaires étrangères, dotant les échanges bilatéraux d’un cadre institutionnel permanent. Une infrastructure diplomatique qui prépare précisément le terrain à la visite de ce lundi, en lui donnant une assise réglementaire et une continuité au-delà des seuls contacts au sommet.
Un horizon commun
Au fond, ce qui unit Alger et Luanda aujourd’hui, c’est aussi une lecture convergente du moment africain. Les deux pays défendent au sein de l’Union africaine le principe de « solutions africaines aux problèmes africains », plaident pour un monde multipolaire et refusent que le continent soit réduit à un terrain de compétition entre puissances extérieures. L’Algérie agit en pilier de stabilité au Sahel et en Afrique du Nord, l’Angola joue un rôle similaire en Afrique centrale et australe, notamment par la médiation régionale. Ces deux sphères d’influence, complémentaires plutôt que concurrentes, donnent à leur dialogue une portée continentale réelle. La visite d’État de Joao Lourenço à Alger est ainsi bien plus qu’une rencontre bilatérale. C’est la réaffirmation que, dans un monde en recomposition rapide, l’axe Alger-Luanda entend peser de tout son poids historique et stratégique pour que l’Afrique construise, enfin, son propre destin.
Salim Amokrane

