L’Algérie locomotive de la transformation économique de l’Afrique
Gazoduc transsaharien, ligne ferroviaire Alger-Tamanrasset, dorsale à fibre optique, gisement solaire parmi les plus vastes du monde : l’Algérie s’affirme, chiffres et projets à l’appui, comme l’un des acteurs incontournables de l’intégration continentale africaine. C’est du moins le portrait dressé cette semaine à Brazzaville par la Banque africaine de développement (BAD), dont les assemblées annuelles ont fourni l’occasion d’un bilan aussi précis que volontariste sur le rôle d’Alger dans la recomposition économique du continent.
Le gazoduc transsaharien n’est pas une idée neuve. Né dans les années 1970, il a traversé plusieurs décennies de gestation avant de retrouver, dans le contexte actuel, une actualité brûlante. Abdoulkader Dileita, responsable du bureau pays du Groupe de la BAD pour l’Algérie, l’affirme sans détour dans un entretien à l’APS: la Banque « salue cette initiative hautement intégratrice, porteuse d’un fort potentiel régional. » Ce que recouvre cet enthousiasme institutionnel mérite qu’on s’y arrête. Le TSGP, c’est 4 130 kilomètres de tuyaux reliant les gisements gaziers du Nigeria à l’Algérie, en traversant le Niger, pour alimenter ensuite les réseaux européens. Capacité prévue : 30 milliards de mètres cubes par an. Un volume qui, dans un contexte européen toujours hanté par la dépendance énergétique depuis 2022, prend une résonance particulière.
Mais Dileita va plus loin que la simple logique d’approvisionnement. Il décrit le TSGP comme « un véritable corridor économique » susceptible de transformer les régions traversées : développement industriel, accès à l’énergie pour les populations locales, coopération renforcée entre les États du tracé. Le président de la République Abdelmadjid Tebboune, rappelle-t-il, a élevé le projet au rang de « maillon stratégique de la coopération continentale », aux côtés de deux autres chantiers — la Route de l’unité africaine et la dorsale trans-saharienne à fibre optique.
Trois projets, une même logique : connecter physiquement un continent dont la fragmentation infrastructurelle reste l’un des principaux freins à la croissance. La BAD se dit prête à accompagner ces chantiers « soit directement, soit en fédérant d’autres partenaires financiers. »
Dileita aborde aussi la crise sahélienne. Pas d’euphémismes sécuritaires, pas de référence aux opérations militaires. Sa formule est tranchante : « La réponse durable aux crises sahéliennes est le développement. » Connexion des territoires, création d’opportunités économiques, intégration des économies régionales — voilà, souligne-t-il, ce qui peut véritablement stabiliser une région que les seules interventions militaires n’ont pas réussi à pacifier.
Dans cette équation, l’Algérie tient une place particulière. Sa superficie — premier pays d’Afrique par la taille —, son poids diplomatique, ses ressources énergétiques en font, selon le responsable de la BAD, « un pont naturel entre la Méditerranée, le Maghreb, le Sahel et l’Afrique subsaharienne. » Une position géographique que les projets d’infrastructure viennent concrétiser en avantage stratégique réel.
Troisième actionnaire africain de la BAD
Les chiffres que Dileita avance sur la relation financière entre l’Algérie et le continent africain méritent d’être posés clairement. L’Algérie est le troisième actionnaire africain de la BAD. Elle a mobilisé plus de 26 milliards de dollars au titre de la coopération avec ses partenaires du continent, annulé la dette de 18 pays africains, et contribué régulièrement au Fonds africain de développement (FAD). Sa dernière participation au FAD — 15 millions de dollars — a été saluée nommément par le président du Groupe de la BAD, Sidi Ould Tah.
Ces engagements financiers s’inscrivent dans ce que Dileita décrit comme « une doctrine fondée sur le respect des priorités souveraines des pays africains. » Autrement dit : pas d’imposition de conditions, pas de modèle préfabriqué. Une approche de coopération sud-sud que les autorités algériennes présentent volontiers comme une alternative aux pratiques des bailleurs de fonds traditionnels.
Le nouveau Document de stratégie pays 2025-2030, élaboré conjointement par la BAD et les autorités algériennes, traduit cette ambition en objectifs opérationnels : diversification économique, développement des transports et de l’énergie, soutien à la transformation structurelle de l’économie hors hydrocarbures.
Ligne Alger-Tamanrasset : l’infrastructure « la plus transformatrice du continent »
À Brazzaville, c’est la vice-présidente principale de la BAD, Marie-Laure Akin-Olugbade, qui a pris la parole pour qualifier le projet ferroviaire Alger-Tamanrasset d’infrastructure parmi les « plus transformatrices » du continent. La contribution de la BAD au financement du premier tronçon — Laghouat-Ghardaïa-El-Ménia — constitue, a-t-elle précisé, « le plus grand projet de la Banque en Algérie. »
Ce corridor ferroviaire transsaharien n’est pas qu’une prouesse technique dans un environnement désertique. Il dessert les wilayas d’Alger, Laghouat, Ghardaïa, El-Ménia, In Salah et Tamanrasset. Sa mise en service est prévue fin 2028, selon les instructions récentes du président Tebboune, qui a décrit le projet comme « un nouveau pari du siècle, qui n’est pas de moindre importance que le projet de Gara-Djebilet. » Akin-Olugbade a insisté sur son rôle dans la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) : un marché de 1,4 milliard de personnes ne peut fonctionner sans infrastructure physique pour faire circuler les marchandises.
Les chiffres globaux de la BAD pour 2025 donnent la mesure de l’ambition : 11 milliards de dollars d’approbations de financements — le deuxième montant le plus élevé de l’histoire de l’institution —, 4,1 millions d’emplois directs et indirects attendus. Sur la période 2021-2025, la Banque a mobilisé plus de 47 milliards de dollars sur les marchés financiers. Pour 2026, son programme d’emprunt devrait atteindre un niveau record de 12 milliards de dollars.
Une croissance revue à la hausse
Le rapport 2026 sur les « Perspectives économiques en Afrique », présenté en marge des assemblées annuelles, donne de l’économie algérienne une image sensiblement plus dynamique que prévu. La BAD prévoit une croissance du PIB réel de 4,1 % pour 2026 — contre 3,4 % anticipés dans les précédentes projections — et de 4,2 % en 2027.
Ces projections convergent avec celles de la loi de finances 2026, qui retient le même taux de 4,1 % pour l’année en cours, tout en tablant sur 4,4 % en 2027, légèrement au-dessus des estimations de la BAD. Les deux sources s’accordent sur les moteurs de cette dynamique : investissements publics et développement des secteurs hors hydrocarbures.
Le rapport relève aussi un net recul de l’inflation, tombée à 1,7 % en 2025 contre 4,4 % l’année précédente, porté en grande partie par le ralentissement de la hausse des prix alimentaires. Les indicateurs macroéconomiques restent « assez solides », selon le document, malgré un contexte international marqué par les tensions géopolitiques et les fluctuations des marchés énergétiques.
Sur le plan humain, l’indice de développement humain place l’Algérie parmi les pays africains les mieux classés du continent. Les politiques sociales visant l’accès aux services de base ont contribué à réduire les inégalités, note le rapport, sans entrer dans le détail des mécanismes.
Parmi les atouts que Dileita met en avant pour l’avenir, un en particulier sort du discours institutionnel habituel. L’Algérie dispose, rappelle-t-il, de « l’un des plus importants gisements solaires au monde. » Dans la dynamique africaine de transition énergétique, ce potentiel n’est pas qu’une figure rhétorique : il ouvre des perspectives réelles d’exportation d’énergie renouvelable vers l’Europe, tout en pouvant alimenter les économies sahéliennes voisines.
À cela s’ajoute un autre angle moins souvent évoqué : la sécurité alimentaire. L’Algérie produit des engrais phosphatés et azotés que Dileita présente comme « une alternative africaine crédible » face aux perturbations des approvisionnements internationaux — une allusion directe aux effets de la guerre en Ukraine sur les marchés agricoles mondiaux. Son expérience dans la mise en valeur agricole des zones sahariennes constitue aussi, selon lui, « un modèle à fort potentiel pour le continent », notamment dans le contexte des changements climatiques.
Une relation « de confiance édifiée dans la durée »
Ce que Dileita décrit comme le fondement du partenariat entre l’Algérie et la BAD, c’est « une relation de confiance édifiée dans la durée. » Le premier tronçon de la ligne Alger-Tamanrasset a servi de banc d’essai : il a permis aux équipes de la Banque et aux institutions algériennes de travailler ensemble, de partager leur expertise, de tester leurs méthodes respectives sur un projet d’une ampleur inédite.
Ce modèle de coopération — patient, progressif, ancré dans des réalisations concrètes plutôt que dans des déclarations d’intention — est peut-être ce que Brazzaville aura confirmé cette semaine. L’Algérie est, selon les termes de l’institution elle-même, « un pilier du développement africain » dont les projets d’infrastructure dessinent, kilomètre après kilomètre, une autre géographie du continent.
Amar Malki

