La galerie Nect’Art réunit des regards singuliers : Quatre plasticiens, quatre univers
« Quatre regards », une exposition collective à suivre jusqu’au 30 juin à Alger, confronte les langages visuels de Rachid Nacib, Slimane Ould Mohand, Amar Briki et Adlane Samet.
« Quatre regards », ouvert vendredi à la galerie Nect’Art d’Alger, rassemble une trentaine d’œuvres accrochées en format raisin, quatre artistes formés aux Beaux-arts d’Alger, et une question qui traverse l’ensemble de l’accrochage sans jamais se formuler explicitement : comment peint-on ce qu’on n’arrive pas tout à fait à dire ? L’exposition reste visible jusqu’au 30 juin. La galerie Nect’Art, fondée par le peintre et photographe Rachid Nacib, s’est imposée ces dernières années comme l’un des rares espaces privés de la capitale à tenir un programme régulier d’expositions. Inviter trois de ses anciens condisciples des Beaux-arts — Slimane Ould Mohand, Amar Briki et Adlane Samet — relève à la fois du geste de fidélité et du pari esthétique : quatre sensibilités distinctes, un espace commun à partager sans se marcher dessus. Le défi n’était pas mince.
La scénographie a été pensée pour ça. Plutôt que de répartir les œuvres par artiste de façon mécanique, le parcours a été conçu comme une succession d’univers distincts, chacun révélant, selon les organisateurs, «l’intimité et la sensibilité propres à chacun, là où leurs œuvres ont pris naissance». Le résultat est une exposition qu’on traverse à son rythme, sans que les propositions s’annulent les unes les autres.
Rachid Nacib, qui travaille depuis longtemps à la frontière de la photographie et de la peinture, présente quatre créations dites «photo-picturales» — des pièces où la mémoire et la contemporanéité se superposent dans une même image. Ce n’est pas un travail de transition entre deux médiums : c’est une recherche à part entière sur ce que la photographie fait à la peinture et réciproquement. Les quatre œuvres exposées en donnent une lecture concentrée, presque programmatique.
Slimane Ould Mohand, lui, arrive avec dix portraits gravés. La gravure est un médium exigeant qui ne pardonne pas l’à-peu-près, et ces dix pièces en témoignent : la rigueur technique y est manifeste, mais sans jamais écraser ce que le document de présentation appelle une «délicatesse poétique peu commune». Les visages qu’il représente ont quelque chose d’insistant — on les regarde et on a l’impression qu’ils regardent aussi.
Amar Briki a intitulé sa série «Femme qui rêve». Huit tableaux, des figures féminines épurées dont les regards sont voilés, effacés, tournés vers un intérieur qu’on ne verra jamais tout à fait. L’artiste travaille dans un espace entre mémoire et silence — une formulation qui peut sembler commode, mais qui décrit assez précisément ce que ces toiles produisent comme effet : une présence à la fois forte et retenue. On ne sait pas si ces femmes rêvent ou se souviennent. Peut-être que c’est la même chose.
Adlane Samet ferme le parcours avec huit toiles où l’enfance, le rêve et ce qu’il appelle le «vertige» se mêlent dans un territoire intime difficile à cartographier. Les couleurs sont denses, le geste affirmé, mais le propos reste ouvert. C’est le type de peinture qui ne cherche pas à expliquer ce qu’elle montre — et c’est, paradoxalement, ce qui la rend lisible.
La plupart des œuvres exposées sont sans titre. Ce choix n’est pas anodin dans un accrochage qui repose sur des registres semi-figuratifs, réalisés en techniques mixtes, à l’acrylique ou au pastel. Priver le visiteur d’un titre, c’est le renvoyer à sa propre lecture, sans filet. Le document de présentation parle d’œuvres qui «interrogent l’espace, la présence humaine et les traces du réel, avec un lyrisme poétique intense et une liberté formelle affirmée». C’est exact, mais un peu sage : ce qui frappe surtout, c’est que les quatre artistes n’essaient pas de se ressembler.
Rachid Nacib, à qui revient naturellement le mot de la fin en tant que fondateur de la galerie, a résumé l’ambition de l’exposition : «Grâce à la peinture, la photographie et la gravure, cette exposition a permis le dialogue entre quatre écritures visuelles distinctes où couleur, lumière, matière et signe deviennent autant de territoires sensibles de réflexion et de mémoire.» Avant d’ajouter, dans une formule qui sonne juste : «Quatre univers différents, mais animés par une même nécessité intérieure : faire de l’Art un moyen d’habiter le monde et d’écrire la vie.»
Le vernissage a réuni un public dense mêlant plasticiens, universitaires et habitués de la galerie — parmi lesquels Rachid Djemai, Naget Khedda, Moussa Bourdine, Farid Izemmour, Ratiba Aït Chafa, Abderrezak Hafiane, Saliha Hachemi et Mustapha Nedjaï. Plusieurs artistes présents ont profité de l’occasion pour revenir sur un sujet qui revient souvent dans les conversations du milieu : le marché de l’art algérien. Ils le voient comme «un levier pour renforcer leur reconnaissance professionnelle, accompagner la diffusion de leurs œuvres et accroître la visibilité de leurs parcours» — une manière polie de dire qu’un artiste peut difficilement vivre de son travail sans infrastructure commerciale sérieuse. La galerie Nect’Art, par son activité régulière, participe à cette construction. C’est sans doute aussi pour ça que « Quatre regards » méritait d’être vue.
Mohand S.

