Marché gazier : La fermeture d’Ormuz a révélé « des failles structurelles »
Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz en mars dernier, les marchés gaziers mondiaux ne se sont pas contentés de vaciller, ils ont révélé leurs failles structurelles. C’est le constat sans ambiguïté de Philibert Mshelbila, secrétaire général du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF), qui a accordé un entretien à l’agence qatarie QNA en marge des turbulences géopolitiques actuelles au Moyen-Orient. Selon lui, le monde de l’énergie ne reviendra pas à son état d’avant la crise. Une rupture que les décideurs et les investisseurs feraient mal d’ignorer. Mshelbila estime que la crise d’Ormuz n’a pas seulement perturbé des flux physiques de gaz, elle a mis à nu la vulnérabilité systémique des marchés énergétiques. «Les marchés de l’énergie ne sont pas uniquement affectés par les perturbations physiques de l’approvisionnement, mais aussi par les fragilités qui les entourent : le transport maritime, le financement, les primes d’assurance, la volatilité des marchés de matières premières et la confiance des investisseurs», a-t-il déclaré. En d’autres termes, bloquer Ormuz ne revient pas simplement à interrompre un flux, c’est déstabiliser un écosystème financier et logistique entier.
Les chiffres donnent la mesure du choc. Quelque 20% des approvisionnements mondiaux en GNL transitent habituellement par ce couloir maritime. Depuis mars, les prix du gaz naturel liquéfié ont atteint leurs niveaux les plus élevés depuis plusieurs années, notamment en Asie, qui absorbe environ 84% des exportations de GNL du Qatar et des Émirats arabes unis. Résultat, les acheteurs asiatiques se sont retrouvés à se disputer des cargaisons de remplacement sur le marché spot, tandis que certains pays ont dû se retourner vers le charbon et le fioul pour compenser les ruptures d’approvisionnement. Un recul environnemental net, au moment même où la transition énergétique est censée s’accélérer.
Ce qui est en train de changer en profondeur, c’est la hiérarchie des priorités. Pendant des décennies, le prix était le critère dominant dans les décisions d’achat énergétique. Mshelbila considère que cette époque est révolue. «Les marchés mondiaux et les investisseurs accorderont désormais plus d’importance à la fiabilité des approvisionnements, à la stabilité des contrats, à la résilience des infrastructures et à la diversification des fournisseurs, en plus des considérations de coût», a-t-il affirmé. La question politique est peut-être la plus sensible.
Gare à la politisation de l’énergie !
Le secrétaire général du GECF a mis en garde contre la tentation de «politiser» l’énergie ou de l’utiliser «comme outil de pression». Une allusion à peine voilée aux logiques de coercition économique qui traversent actuellement les relations internationales. «L’énergie doit rester un moteur de coopération internationale, et non une source de division», a-t-il plaidé. Dans le contexte de tensions entre grandes puissances et de reconfigurations géopolitiques accélérées, cette position ressemble moins à un vœu pieux qu’à une ligne de défense pour les pays exportateurs soucieux de préserver leurs débouchés sans être entraînés dans des blocs antagonistes.
Sur le plan des solutions, Mshelbila a formulé des propositions concrètes, à l’image de la création d’un cadre mondial de sécurité gazière et de réponse aux urgences, le renforcement des infrastructures critiques, le développement des capacités de stockage, qu’il qualifie de «pilier fondamental de la sécurité des approvisionnements», et surtout, l’instauration d’un dialogue institutionnel régulier entre pays producteurs et consommateurs. Il a également appelé à des investissements conjoints sur toute la chaîne de valeur du gaz, de l’exploration à la regazéification, en passant par les gazoducs et les terminaux GNL.
Le gaz restera un pilier fondamental du mix énergétique
Reste la question de la demande à long terme. Certains analystes, notamment en Europe, anticipent un recul structurel de la consommation de gaz sous l’effet des politiques climatiques. Mshelbila balaie ce scénario d’un revers de main, tout en reconnaissant une nuance importante. Les chocs géopolitiques répétés «pourraient conduire à des changements structurels dans la demande d’énergie, en stimulant l’efficacité énergétique, en accélérant le passage aux carburants alternatifs et en élargissant l’électrification». Mais le gaz, insiste-t-il, demeurera un pilier incontournable du mix énergétique mondial, précisément parce qu’il est le complément naturel des énergies renouvelables intermittentes.
Samira Ghrib

