Plusieurs accords signés dans le cadre de la visite de Tebboune Allemagne : L’Algérie s’impose comme partenaire clé
Le président de la République Abdelmadjid Tebboune a achevé vendredi à Berlin une visite officielle de trois jours en République fédérale d’Allemagne, à l’invitation de son homologue Frank-Walter Steinmeier, une visite qui restera comme l’une des plus denses jamais effectuées par un chef d’État algérien en Europe. Entre entretiens au sommet, déclaration conjointe sur un agenda stratégique de partenariat et une trentaine d’accords signés lors du Forum économique algéro-allemand, ce déplacement a fait franchir aux relations bilatérales un cap « stratégique ».
Reçu au palais Borsig par le président allemand Steinmeier avant un entretien élargi avec le chancelier Friedrich Merz, M. Tebboune a tenu, lors d’une conférence de presse conjointe, à situer cette visite dans la longue durée. Les relations algéro-allemandes, a-t-il rappelé, ont été établies « au lendemain de l’indépendance en 1962 » et sont demeurées, depuis, « solides et excellentes, n’ayant jamais été entachées par aucun différend ». Il est allé plus loin en les plaçant parmi « les meilleures relations de coopération qu’entretient l’Algérie actuellement ». Une déclaration qui n’est pas seulement protocolaire, l’Allemagne fut, dès les premières années de l’indépendance, l’un des rares partenaires occidentaux à nouer avec Alger une coopération industrielle dénuée de l’ambiguïté postcoloniale qui marquait alors d’autres relations européennes. C’est ce socle de confiance, plus que la seule conjoncture énergétique, que la visite du Président Tebboune est venue réactiver et élever d’un cran.
La déclaration conjointe sur un agenda stratégique de partenariat bilatéral, signée à cette occasion, en est la traduction institutionnelle. Le texte met l’accent sur le dialogue politique, la coopération en matière de sécurité régionale, de défense, de lutte antiterroriste, de cybersécurité et de lutte contre la désinformation, mais aussi sur la migration, la réadmission et la réintégration, des dossiers sensibles sur lesquels les deux parties se sont dites satisfaites de la qualité de leur coopération. En clair, Berlin ne considère pas Alger comme un simple fournisseur d’hydrocarbures à sécuriser dans l’urgence, mais comme un interlocuteur politique de premier plan sur l’ensemble du bassin méditerranéen et sahélien.
L’énergie, socle et point de départ
Le volet énergétique reste, sans surprise, la pièce maîtresse de ce rapprochement. Dès jeudi soir, un nouveau contrat d’approvisionnement en gaz naturel a été signé entre Sonatrach et la compagnie allemande VNG, en présence du ministre de l’Énergie Mohamed Arkab et du secrétaire d’État allemand à l’Économie, Frank Wetzel. Pour M. Arkab, cet accord « vient couronner un long parcours de confiance et de coopération entre Sonatrach et VNG », confirmant « le statut de l’Algérie en tant que fournisseur sûr et fiable de l’énergie ». Le ministre a par ailleurs annoncé la volonté des deux parties d’aller au-delà du seul contrat commercial, à travers « un programme d’action commune visant à intensifier la concertation » et à explorer de nouvelles opportunités d’investissement dans la production et la commercialisation du gaz naturel.
Côté allemand, Frank Wetzel n’a pas été en reste, saluant « le rôle clé » de l’Algérie sur le marché mondial de l’énergie et la qualifiant de « partenaire fiable, en tant que deuxième fournisseur de gaz pour l’Europe ». Le chancelier Merz a lui-même repris ce constat lors du point de presse conjoint, insistant sur « le rôle joué par l’Algérie en matière d’alimentation de l’Europe en énergie, devenant, en 2025, le deuxième fournisseur de l’Union européenne en gaz ». Ce statut, acquis dans le contexte du recul des approvisionnements russes depuis 2022, s’est donc consolidé et institutionnalisé lors de cette visite, loin d’être un simple effet de conjoncture.
L’autre annonce majeure de ce volet énergétique concerne l’hydrogène vert. Les deux dirigeants ont réaffirmé leur volonté de concrétiser « bientôt » le projet SoutH2 Corridor, un gazoduc destiné à acheminer l’hydrogène vert produit en Algérie vers l’Allemagne en traversant la Tunisie, l’Italie et l’Autriche. M. Tebboune a évoqué « le lancement, bientôt, du corridor de l’hydrogène, et peut-être, par la suite, d’énergies renouvelables telles que l’électricité ». Ce projet est révélateur d’un basculement stratégique. L’Algérie n’y figure plus seulement comme fournisseur bilatéral de l’Allemagne, mais comme le point d’ancrage sud d’un corridor énergétique européen associant directement l’Italie et l’Autriche à ses infrastructures. C’est aussi la confirmation du rôle pivot que Rome, à travers le plan Mattei et ses propres accords gaziers avec Sonatrach, joue dans la nouvelle architecture énergétique euro-méditerranéenne, une architecture où l’Algérie occupe désormais une position centrale.
Une déclaration commune d’intention sur la réduction des émissions de méthane dans le secteur des hydrocarbures est venue compléter ce dispositif, signe que la coopération énergétique s’étend désormais aux enjeux climatiques et à la décarbonation, autant de sujets sur lesquels Berlin attend de ses partenaires gaziers des engagements concrets.
Automobile, pharmacie et agro-industrie
Ce qui distingue cette visite des précédentes séquences de coopération algéro-allemande, c’est précisément l’ampleur de sa diversification. Le Forum économique de Berlin, réuni en présence d’une délégation algérienne de plus de 120 chef d’entreprise, a donné lieu à une trentaine d’accords et mémorandums d’entente touchant des secteurs jusque-là peu représentés dans la relation bilatérale.
Dans l’automobile, un mémorandum d’entente a été signé entre Opel et le groupe Halil, posant les bases d’une coopération future et l’exploration d’opportunités d’investissement, un signal notable alors que l’Algérie cherche à reconstituer une filière de construction automobile. Dans l’industrie pharmaceutique, le groupe public Saidal et le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim ont conclu un accord portant sur la fabrication locale de quatre molécule stratégiques destinées au traitement du diabète, de l’insuffisance cardiaque et des maladies rénales, complété par un partenariat de recherche et développement. Les laboratoires Frater Razes ont, de leur côté, signé avec Groninger & Co. un accord visant à renforcer les capacités de production dans le domaine des biotechnologies. Ces accords s’inscrivent dans la stratégie algérienne de réduction de la dépendance à l’importation de médicaments, un objectif que Berlin semble disposé à accompagner par le transfert de savoir-faire industriel plutôt que par la seule vente d’équipements.
L’agro-industrie et le secteur vétérinaire n’ont pas été oubliés, avec un accord entre VET AGRI PHARMA et EQUINEXT Solutions Deutschland pour la fourniture d’équipements destinés à une future unité de production de médicaments vétérinaires en Algérie. Le secteur des transports a également été servi, avec cinq mémorandums signés entre Siemens Mobility, la SNTF et l’Entreprise du Métro d’Alger, portant sur le transport ferroviaire, les solutions de mobilité urbaine et le transfert de technologie, une continuité logique avec la présence historique de l’industrie ferroviaire allemande en Algérie. À cela s’ajoutent des accords plus ponctuels mais révélateurs de la diversité des intérêts en présence, à l’image des batteries industrielles avec MOLL Batterien et HOPPECKE, les ascenseurs avec Volkslift, le silicium métal pour l’énergie solaire avec RCT Solutions, ou encore l’hôtellerie avec Fleming Hotels pour un complexe touristique à Touggourt.
Un partenaire technologique et économique fiable
Devant les opérateurs économiques réunis à Berlin, le ministre du Commerce extérieur Kamel Rezig a illustré la montée en cadence de cette coopération par les chiffres. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint près de 3 milliards de dollars en 2025, contre 1,74 milliard en 2024, plaçant l’Allemagne au 9e rang des partenaires commerciaux de l’Algérie, au 4e rang de ses fournisseurs. M. Rezig a présenté l’Allemagne comme « un partenaire technologique et économique fiable », insistant sur le fait que l’Algérie, grâce à sa position géostratégique, constitue « une porte d’entrée majeure vers le marché africain prometteur ».
Le président du Conseil du renouveau économique algérien, Kamel Moula, a résumé de son côté, l’ambition affichée par la partie algérienne de faire « évoluer les relations économiques avec l’Allemagne d’une logique d’échanges commerciaux vers un véritable partenariat industriel et un investissement productif ». Les accords signés à Berlin, a-t-il précisé, s’articulent autour de « trois axes stratégiques », sécurité énergétique, sécurité sanitaire et sécurité alimentaire, soit exactement les trois piliers sur lesquels l’Europe, depuis la crise énergétique de 2022 et les tensions sur les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques et agricoles, cherche à diversifier ses partenaires.
Car cette visite dépasse largement le seul cadre bilatéral. En consolidant son statut de deuxième fournisseur gazier de l’Union européenne, en s’imposant comme point d’ancrage du corridor hydrogène partagé avec l’Italie et l’Autriche, et en multipliant les partenariats industriels avec un poids lourd économique comme l’Allemagne et auparavant l’Italie, l’Algérie affine une position qu’elle occupe déjà, à des degrés divers, vis-à-vis de plusieurs capitales d’Europe centrale, de l’Est et du Sud en quête de sécurisation énergétique. La visite de Berlin ne referme donc pas un chapitre historique ouvert en 1962, elle en ouvre un nouveau, où l’Algérie ne se contente plus de répondre à la demande européenne en gaz, mais participe activement à redessiner les circuits énergétiques et au-delà.
Melissa Roumadi

