Appels au boycott du film de Christopher Nolan : « Odyssée » dans la dernière colonie d’Afrique
Le tournage d’une partie du dernier long-métrage de Christopher Nolan, « The Odyssey », dans la région occupée de Dakhla suscite une vague de protestations grandissante, des militants sahraouis, des ONG internationales et des figures du cinéma mondial accusant le réalisateur britannique d’avoir légitimé, par sa présence, l’occupation marocaine du Sahara occidental.
L’affaire remonte à l’été 2025, lorsque des activistes sahraouis ont repéré une équipe de tournage installée dans la zone dite de la Dune Blanche, près de Dakhla, ville du Sahara occidental occupée par le Maroc depuis 1975. Depuis, les appels au boycott se sont multipliés. Pour María Carrión, directrice exécutive du Festival international du film du Sahara occidental (FiSahara), le choix de ce décor n’est pas anodin. Selon elle, en utilisant ces images, le cinéaste s’est rendu complice de l’occupation marocaine du territoire. La responsable a par ailleurs dénoncé ce qu’elle qualifie de « génocide culturel » et de « nettoyage ethnique » visant le peuple sahraoui, pointant les grands projets touristiques et économiques qui se développent à Dakhla sans bénéficier, rappelle-t-elle, aux populations locales. Elle a indiqué que des démarches avaient été entreprises auprès de l’équipe du film et de la société de production pour réclamer l’arrêt du tournage et le retrait des séquences concernées, sans succès.
Le cinéaste sahraoui Abidin Mohamed Hamudi, originaire de Dakhla, a livré un témoignage particulièrement poignant. Il affirme ne plus pouvoir se rendre dans sa propre ville natale, alors même que l’équipe de Nolan a pu y tourner librement. Pour lui, cette situation illustre la manière dont le monde occidental instrumentalise les discours sur les droits humains selon ses intérêts du moment. Le réalisateur sahraoui a rappelé que la revendication centrale de son peuple reste le respect du droit international et des résolutions onusiennes, condition du plein exercice de son droit à l’autodétermination. “Nous, le peuple sahraoui dont les terres ont servi au tournage de L’Odyssée, vivons notre propre odyssée brutale depuis plus de cinquante ans, a écrit de son côté, dans les colonnes du Guardian, Mohamed Sleiman Labat, cinéaste et écrivain sahraoui.
Bardem, Almodovar et Laverty se mobilisent
L’organisation britannique Sandblast a lancé, début juillet, une campagne de boycott international coïncidant avec la date de la première du film. L’ONG reproche à la promotion officielle de « The Odyssey » de mettre en avant des lieux de tournage en Grèce, en Italie, en Irlande et en Écosse tout en passant sous silence le passage de l’équipe sur un territoire toujours en attente de décolonisation. Selon l’association, la production aurait traité Dakhla comme un simple décor exotique, effaçant sa réalité politique et le caractère fortement militarisé de la zone. Sandblast affirme que plusieurs sollicitations adressées à Nolan et à ses collaborateurs sont restées sans réponse, et met en garde contre la normalisation, par les grands studios hollywoodiens, d’une occupation illégale comme confirmée par les instances internationales. L’organisation précise que sa démarche ne porte pas sur la qualité artistique du film, mais sur ce qu’elle considère comme une ligne rouge éthique concernant l’utilisation d’un territoire occupé comme paysage aseptisé, qui participe à légitimer l’occupation marocaine dans la région. Dakhla, rappelle Sandblast, n’est pas un désert inhabité mis à la disposition de l’industrie du divertissement, mais une ville occupée dont le statut reste soumis à un processus de décolonisation inachevé, porté par les Nations unies.
La mobilisation dépasse désormais le seul cercle militant sahraoui. Un article publié dans la revue Jacobi révèle qu’une lettre ouverte condamnant le tournage a été signée par plusieurs figures majeures du septième art, parmi lesquelles l’acteur oscarisé Javier Bardem, le réalisateur Pedro Almodóvar et le scénariste Paul Laverty. Le texte reproche à Nolan d’avoir tourné sans l’accord du peuple sahraoui, le seul consentement obtenu provenant de la puissance occupante marocaine. Bardem s’est montré particulièrement virulent en relayant cette lettre, rappelant que depuis cinquante ans le Maroc occupe le territoire et en expulse la population, Dakhla étant transformée en destination touristique puis en plateau de cinéma dans le but d’effacer l’identité sahraouie de la ville.
Un territoire toujours classé « non autonome » par l’ONU
Le Sahara occidental figure depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies. Jacobin souligne que « The Odyssey » constitue la première grande production hollywoodienne à tourner au Sahara occidental, un tel projet ayant été rendu possible par la reconnaissance, en 2020, par l’administration Trump, de la pseudo souveraineté marocaine sur le territoire, en échange de la normalisation des relations entre Rabat et l’entité sioniste. Ce tournage s’inscrirait ainsi dans une stratégie plus large de Rabat à imposer le fait accompli dans les territoires occupés
Plusieurs voix citées par Jacobin rappellent également les entraves répétées imposées aux défenseurs des droits humains et journalistes sahraouis, tandis que l’équipe du film aurait bénéficié d’un accès facilité au territoire. Des organisations comme CODESA font état de nombreuses violations attribuées aux forces de sécurité marocaines, incluant arrestations arbitraires et répression de manifestations pacifiques.
María Carrión a comparé la démarche du réalisateur à un tournage qui se déroulerait en Ukraine occupée avec l’aval de Moscou, ou dans les colonies israéliennes avec la bénédiction de Tel-Aviv, exhortant le public à considérer le film sous cet angle. Des arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne ont par ailleurs établi à plusieurs reprises que le Sahara occidental jouit d’un statut distinct de celui du Maroc et que l’exploitation de ses ressources requiert le consentement du peuple sahraoui, une jurisprudence qui s’applique aussi aux entreprises cinématographiques opérant sur le territoire.
Mohand Seghir

