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Crise migratoire : Quand le Makhzen instrumentalise la souffrance de son peuple pour faire chanter Madrid

Près de 60 000 Marocains ont franchi en l’espace de 48 heures, jeudi et vendredi derniers, la frontière séparant le nord du Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, dans un exode massif qui, selon plusieurs experts et médias internationaux, a été délibérément facilité par les autorités marocaines pour exercer une pression migratoire sur l’Espagne, alors que le bilan des morts s’élève désormais à au moins 72 personnes.

Dans une déclaration à l’APS, l’expert Abdelkader Slimani a mis en lumière la profondeur de la crise dans laquelle s’enlisele régime du Makhzen, qui « instrumentalise désormais la souffrance de son peuple afin d’exercer le chantage sur l’Espagne ». Il a indiqué que le Makhzen est connu pour recourir à « tous les procédés les plus vils » en vue de préserver ou d’obtenir des acquis illégitimes, en particulier en utilisant la carte de la migration clandestine comme moyen de pression, quitte à « mettre en péril la vie d’un peuple livré à son sort ». L’expert a évoqué des images de dizaines de familles marocaines fuyant vers l’Espagne sous le regard des forces de sécurité marocaines, lesquelles auraient facilité le passage de milliers de migrants dans le but, selon lui, de « tordre le bras à l’Espagne et d’exercer des pressions sur elle ». Il a affirmé disposer de vidéos démontrant « la complicité des forces de sécurité marocaines et leur implication dans l’afflux de dizaines de milliers de migrants vers les villes espagnoles de Ceuta et de Melilla », ainsi que des témoignages de citoyens affirmant avoir été acheminés en camions et en autobus jusqu’à la clôture frontalière, concluant que « toute l’opération a été orchestrée par le Makhzen ».

M. Slimani s’est également attardé sur la situation sociale catastrophique au Maroc, marquée par l’aggravation de la pauvreté, l’érosion du pouvoir d’achat, la hausse du chômage et de l’inflation, ainsi que les atteintes aux droits des citoyens. Selon lui, le citoyen marocain, en raison des crises successives et de la grogne populaire, est désormais « à la recherche de la moindre opportunité pour fuir le royaume de la pauvreté ». Il a par ailleurs accusé le régime marocain de diriger « les réseaux de traite des êtres humains et les réseaux internationaux de trafic de drogue », affirmant qu’il utilise également les migrants africains pour faire pression sur l’Espagne et l’Europe, avant de conclure que « le monde sait désormais que le Maroc est un Etat voyou qui foule aux pieds toutes les lois pour servir ses intérêts ».

Des témoignages crus

Cette lecture est largement corroborée par la presse internationale. Le quotidien britannique The Telegraph affirme, sur la base d’informations de services de renseignement occidentaux, que le Maroc a facilité le passage des 60 000 migrants comme moyen de pression politique sur Madrid, citant le directeur du Centre d’études arabes contemporaines de Madrid, Haizam Amirah Fernandez, pour qui « le passage d’un aussi grand nombre de personnes depuis le Maroc vers Ceuta n’aurait pas été possible sans que les autorités marocaines n’en aient été informées à l’avance ». L’ancien ambassadeur américain aux Nations unies, Zalmay Khalilzad, a pour sa part rappelé que « le Maroc a déjà utilisé auparavant les migrants comme moyen de pression pour obtenir des concessions de Madrid », le journal renvoyant à un précédent similaire survenu en mai 2021, lorsque 8 000 migrants avaient franchi la frontière de Ceuta en pleine brouille diplomatique entre Rabat et Madrid. Le New York Times, qui a recueilli plusieurs témoignages de jeunes ayant tenté la traversée, va dans le même sens. Ayoub, 24 ans, raconte que les autorités marocaines avaient « ouvert la frontière et laissé tout le monde passer », tandis que Youssef, 26 ans, affirme avoir été encouragé par des policiers marocains répétant « Va par là, va par là » en désignant le côté espagnol. Le quotidien allemand Die Welt évoque de son côté une décision « délibérée » de Rabat de faciliter ce passage, une crise qui, selon le journal, révèle la fragilité du dispositif de protection des frontières de l’Union européenne.

Sur le terrain, le bilan humain s’alourdit d’heure en heure. Le délégué du gouvernement local de Ceuta, Miguel Angel Perez Triano, a indiqué dimanche que « le dernier chiffre que nous ayons est de 72 » morts, contre 67 précédemment, tandis que les autorités espagnoles précisent avoir renvoyé au Maroc la quasi-totalité des personnes ayant franchi la frontière de force. La vague migratoire ne s’est pas limitée à Ceuta. La ville de Melilla a également connu d’importantes tentatives de franchissement, contraignant Madrid à renforcer son dispositif sécuritaire le long des deux enclaves. Les gardes civils espagnols poursuivent par ailleurs des recherches en mer au large de Ceuta pour retrouver d’éventuelles victimes noyées durant la traversée.

Des dizaines de disparus

Au Maroc même, l’association des droits de l’Homme a dénoncé l’instrumentalisation politique de ce drame, estimant que l’exode aurait pu faire jusqu’à 130 victimes et des dizaines de disparus. L’organisation impute à l’Etat marocain la responsabilité politique et directe de cette situation catastrophique, comparée à des scènes de zones de guerre, et appelle à l’ouverture d’une enquête indépendante sur les circonstances de ce départ massif. Elle dénonce le recours par les autorités à la carte humanitaire et à la précarité de larges franges de la population, y compris des mineurs, comme instrument de pression et de négociation face à l’Espagne et à l’Europe, réclamant une refonte des politiques économiques et sociales donnant la priorité à l’emploi des jeunes et à la justice sociale plutôt qu’aux calculs géopolitiques.

Salim Amokrane

admin

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