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Maroc, plaque tournante du trafic de drogue entre trois continents : Un narco-État qui menace la sécurité régionale

Une fusillade en pleine mer au large de Huelva, dans le sud-ouest de l’Espagne, a révélé la semaine dernière le visage le plus violent des réseaux marocains de trafic de haschich, après l’interpellation par la Garde civile espagnole de dix membres d’une organisation criminelle qui a ouvert le feu sur une patrouille maritime lors d’une course-poursuite, avant que l’opération ne se solde par la saisie de 5 926 kilogrammes, soit près de 6 tonnes de haschich et de deux embarcations rapides.

Selon un communiqué de la Garde civile relayé samedi par la presse locale, l’affaire a débuté lundi et mardi derniers, lorsqu’une patrouille du service maritime régional de Huelva, en coordination avec le service de surveillance douanière de l’Agence fiscale, s’est lancée à la poursuite d’un semi-rigide soupçonné d’activité de trafic. Au cours de la traque, les membres de l’organisation ont multiplié les manœuvres périlleuses en mer, jeté une partie de leur cargaison par-dessus bord, puis ouvert le feu sur les agents. Ceux-ci ont répliqué, blessant l’un des trafiquants, tandis que l’embarcation parvenait à s’échapper après une avarie du bateau des forces de l’ordre. Un dispositif de recherche a aussitôt été déployé pour localiser le semi-rigide et sa cargaison. Jeudi dernier, une opération coordonnée a permis d’intercepter ce bateau ainsi qu’un second, venu lui apporter un appui logistique au large. Neuf personnes ont été interpellées et 5 926 kilogrammes de haschich saisis. Un dixième homme, blessé par balle, a ensuite été retrouvé abandonné par ses complices sur le littoral de Cadix, avant d’être hospitalisé. Cet épisode révèle une facette plus dangereuse encore de ce trafic. Une simple tentative d’interception de cargaison s’est transformée en affrontement armé en haute mer, illustrant le niveau de menace que représentent désormais les réseaux chargés du transport et de la protection des chargements de stupéfiants.

Des flux importants de haschich qui transitent vers l’Espagne

L’incident survient alors que les données espagnoles sur l’ampleur des flux de haschich en provenance du Maroc s’accumulent. Début août, une vaste opération policière a permis de démanteler un réseau criminel qui introduisait haschich et marijuana marocains via les côtes espagnoles. 57 personnes ont été arrêtées dans six provinces, pour plus de 10,5 tonnes de haschich et 1,1 tonne de marijuana saisies, en plus d’armes, de véhicules et de fonds.

La dangerosité de cette filière ne se limite pas au volume des cargaisons, elle tient aussi à la nature des réseaux qui en assurent le transport et la distribution. Cette même opération a mis au jour la possession, par l’organisation démantelée, de moyens de navigation et d’équipements liés au trafic, ainsi que d’armes et de ressources financières et logistiques ayant permis à ses membres d’étendre leur activité à plusieurs régions d’Espagne et d’Europe.

Au-delà du haschich, d’autres opérations ont révélé l’extension des réseaux criminels marocains à la cocaïne. Toujours en août, les autorités espagnoles ont annoncé le démantèlement d’une organisation criminelle internationale, en coopération avec la police nationale équatorienne et avec l’appui d’Europol, après la saisie de plus de 21 tonnes de cocaïne et l’interpellation de 43 personnes, parmi lesquelles deux ressortissants marocains impliqués dans le trafic de drogues dures inondant le marché européen.

Ces dossiers successifs placent le haschich, les drogues dures et les substances psychotropes en provenance du Maroc au cœur d’une véritable économie criminelle qui dépasse la simple traversée maritime, pour englober le stockage, la redistribution et la mise en réseau de filières multiples à travers l’Espagne et le reste de l’Europe — tandis que l’affrontement armé de Huelva en dévoile le versant le plus brutal.

Ce que confirment l’ONU et les instituts occidentaux

Ces épisodes ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans un constat documenté depuis plusieurs années par les agences des Nations unies et les centres de recherche européens et américains, qui décrivent le Royaume comme un carrefour criminel reliant trois continents.

L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) désigne le Maroc comme la première source mondiale de résine de cannabis, avec une production estimée à plusieurs milliers de tonnes par an issues de la vallée du Rif. Son rapport régional pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, présenté à Dakar fin juin 2026, constate que la région ne se limite plus à un rôle de zone de transit, elle devient elle-même un espace de production, tandis que les itinéraires empruntés par les réseaux continuent d’évoluer, avec l’apparition de nouvelles routes maritimes reliant directement le royaume au golfe de Guinée.

Sur le volet cocaïne, l’ONUDC relève une hausse vertigineuse des saisies au Sahel, passées d’une moyenne annuelle d’une dizaine de kilos entre 2015 et 2020 à plus d’une tonne en une seule année, signe de l’intensification d’un trafic dans lequel des réseaux marocains jouent un rôle de facilitateurs. L’organisation onusienne pointe également la complicité d’acteurs politiques, sécuritaires et judiciaires qui permet aux trafiquants de contourner les contrôles.

Du côté européen, l’Agence de l’Union européenne sur les drogues (EUDA), dans son rapport 2025, confirme que le haschich marocain reste la première drogue saisie sur le continent, avec plusieurs centaines de tonnes interceptées lors de dizaines de milliers d’opérations menées ces dernières années, l’Espagne demeurant le principal point d’entrée avant redistribution vers le reste de l’Europe. Le même rapport souligne la disponibilité sans précédent de la cocaïne sur le marché européen, acheminée en vrac par conteneurs via les grands ports, avec son cortège de corruption, d’intimidation et de violences dans les chaînes d’approvisionnement.

Des travaux de la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, organisation basée en Suisse, documentent la manière dont les ports d’Afrique de l’Ouest sont devenus à la fois des points d’arrivée de la cocaïne sud-américaine destinée à l’Europe et des points de réexpédition, les saisies dans cette zone étant passées de 202 tonnes en 2019 à plus de 424 tonnes en 2023. Le Global Organized Crime Index constate pour sa part que le crime organisé progresse au Maroc, avec une diversification marquée des réseaux historiquement liés au haschisch rifain vers la cocaïne latino-américaine, une filière connue sous le nom de « Mocro Maffia », née dans les années 1990 des liens entre trafiquants d’origine marocaine installés aux Pays-Bas et en Belgique et cultivateurs du Rif, et qui contrôlerait aujourd’hui environ un tiers du marché européen de la cocaïne.

Le département d’État américain avait pour sa part chiffré, dans un rapport antérieur, le poids du trafic de stupéfiants à près d’un quart du PIB marocain sur une année de référence, un ordre de grandeur qui, selon plusieurs de ces institutions, aide à comprendre pourquoi la lutte contre ce phénomène reste, à ce jour, davantage un affichage sécuritaire qu’un véritable démantèlement des filières.

Mis bout à bout, ces constats convergent, au-delà de sa position de premier exportateur mondial de résine de cannabis, le Maroc s’est imposé, selon les agences onusiennes comme selon les instituts européens et américains, comme un nœud logistique où se croisent la cocaïne venue d’Amérique du Sud, le haschich du Rif et les routes de redistribution vers l’Afrique subsaharienne et l’Europe, une réalité que l’affrontement armé de Huelva vient, une fois de plus, rappeler avec la force des faits et souligner la menace que représente ce narco-Etat pour la sécurité en Europe, en Méditerranée et au Sahel.

Lyes Saïdi

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