À la UneMonde

Espionnage, haschich et migrant : Les manœuvres du Makhzen mises à nu

Une enquête publiée en Espagne révèle l’ampleur des manœuvres illégales et des pratiques dignes d’un Etat voyou dont se rend coupable le régime marocain.  Piratage téléphonique de personnalités sécuritaires espagnoles, trafic massif de haschich vers l’Europe, complicités présumées au sein de la gendarmerie royale et instrumentalisation des flux migratoires africains dessinent le portrait d’un système où plusieurs dossiers sensibles servent une même stratégie de pression politique.

Le site espagnol Infobae España a publié lundi une enquête fouillée signée du journaliste David Fernández, intitulée sur le Maroc et son histoire d’espions, de pirates informatiques, de vagues migratoires et de milliers de tonnes de haschich. Le travail journalistique s’appuie sur des sources issues des services de renseignement et de sécurité, des données officielles ainsi que plusieurs enquêtes antérieures consacrées aux activités des appareils du Makhzen dans les domaines de l’espionnage, des stupéfiants et de l’immigration.

Le document révèle que les services de renseignement marocains auraient mené 768 attaques informatiques visant 250 téléphones espagnols entre mai 2018 et juin 2019, à l’aide du logiciel israélien Pegasus. Les cibles ne se limitaient pas à des personnalités politiques puisque des agents de sécurité ayant collaboré avec le Maroc sur des questions de terrorisme, de trafic de drogue et de migration auraient également été visés.

Parmi les personnes concernées figure le colonel espagnol Alberto Aguilera, dont le téléphone aurait été ciblé à cinq reprises. L’intéressé occupait pourtant auparavant le poste d’attaché intérieur à l’ambassade d’Espagne à Rabat et avait contribué à la création du centre de coopération policière hispano marocain de Tanger. Sa position au cœur de la coopération sécuritaire entre les deux pays rend cet épisode d’autant plus troublant, l’espionnage étant survenu au moment même où le royaume se présentait à Madrid comme un partenaire fiable dans la lutte antiterroriste et la lutte contre le narcotrafic.

Le journaliste José Bautista, dans le cadre des enquêtes du collectif Forbidden Stories, affirme pour sa part que la surveillance de personnalités espagnoles par le Maroc remonterait à 2014. Il qualifie ce mécanisme d’histoire de trahison, une formule qui traduit l’écart entre le discours officiel de partenariat et les pratiques prêtées aux services marocains.

Le haschich, une arme qui traverse les frontières

L’enquête aborde également le volet du trafic de haschich, dossier particulièrement sensible dans la relation entre Rabat et les pays européens. Des sources issues des services antidrogue citées par Infobae indiquent que plus de 70% du haschich circulant en Europe proviendrait du territoire marocain.

Les statistiques espagnoles illustrent l’ampleur du phénomène. Les autorités ont saisi 257 tonnes de résine de cannabis durant l’année 2025, soit une progression de 29 % par rapport à l’année précédente. Ces chiffres ne renseignent pas seulement sur des volumes en hausse. Une source proche des services de lutte contre les stupéfiants estime que cette substance quitte le territoire marocain parce qu’il existe un intérêt à ce qu’elle en sorte, la présentant comme une composante de l’économie parallèle du Makhzen.

La situation prend une tournure plus grave encore lorsque le dossier touche des responsables sécuritaires. Selon l’enquête, les services espagnols auraient informé les autorités marocaines dès 2019 que sept hauts gradés de la gendarmerie royale entretenaient des liens avec des organisations criminelles actives dans le trafic de drogue et l’immigration clandestine. Ces officiers auraient été théoriquement écartés de leurs fonctions, mais ils continueraient d’occuper les mêmes postes, certains ayant même bénéficié de promotions dans un système gangrené par la corruption et l’exportation des substances toxiques du royaume vers les pays voisins.

La migration transformée en outil de pression

Le document consacre également une partie importante à la question migratoire, non comme un simple phénomène frontalier mais comme un véritable levier politique. Une source expérimentée au sein des services de renseignement espagnols évoque l’arrivée de près de 80 000 migrants à Ceuta en l’espace de deux jours fin juillet dernier, après que la frontière a été volontairement laissée sans surveillance.

Les chiffres officiels rapportés par l’enquête situent cet épisode dans une trajectoire plus large. Entre le premier janvier 2015 et le 15 août 2026, les forces de sécurité espagnoles ont intercepté plus de 56 247 migrants aux frontières terrestres de Ceuta et Melilla en provenance du Maroc, un bilan qui n’inclut pas ceux ayant réussi à franchir la frontière sans être arrêtés.

Ce volet met en lumière l’exploitation de la vulnérabilité de migrants africains, poussés vers des trajectoires périlleuses au lieu que leur situation soit traitée comme une question humanitaire nécessitant protection. Des informations relayées par Infobae, citant des sources proches de Frontex, l’agence européenne de garde frontières et de garde côtes, indiquent que le Makhzen utiliserait le dossier migratoire dans ses calculs politiques, se désintéressant du sort des personnes concernées lorsque cela sert ses objectifs. Une pratique qui révèle comment une souffrance humaine peut se transformer en monnaie d’échange, au détriment de personnes prises au piège de situations d’une extrême fragilité.

Les fils de cette enquête espagnole convergent vers un même mode opératoire aux outils multiples, entre piratage informatique, trafic de stupéfiants entouré de soupçons de complicités officielles et dossier migratoire utilisé comme moyen de pression. Une réalité qui contraste fortement avec le discours de partenariat et de coopération que Rabat cherche à promouvoir sur la scène internationale. Plutôt que de traiter ces questions avec la responsabilité qu’elles exigent, le Makhzen les transforment en instruments de marchandage, sans égard pour leurs répercussions sur la sécurité des pays voisins ni pour le sort de migrants devenus otages de calculs opportunistes.

Madrid ferme aussi le robinet du gaz

Ces révélations interviennent alors qu’un autre front s’ouvre entre les deux pays, celui de l’énergie. Depuis cinq jours, l’Espagne a réduit de façon nette ses livraisons de gaz vers le Maroc. Les volumes quotidiens sont tombés à une moyenne proche de 21 gigawattheures, contre un rythme habituel oscillant entre 29 et 31 gigawattheures, soit un recul avoisinant les 30 % des exportations, selon des données relayées par des plateformes spécialisées dans le suivi des marchés énergétiques. Madrid n’a fourni jusqu’à présent aucune explication officielle à cette baisse. Rien n’indique clairement si elle découle de contraintes propres à l’approvisionnement espagnol ou de perturbations dans les opérations de regazéification du gaz naturel liquéfié. Ce silence nourrit une lecture politique de la situation, beaucoup y voyant davantage un signal adressé à Rabat qu’une simple décision technique.

Le royaume reste largement dépendant de l’Espagne pour la regazéification de ses cargaisons de gaz naturel liquéfié importées sur les marchés internationaux, avant leur acheminement via le gazoduc Maghreb Europe. Toute réduction prolongée des flux espagnols pourrait donc peser directement sur la sécurité énergétique marocaine.

Lyes Saïdi

admin

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *