Professeur Djamil Aissani, président de Gehimab : « Le sort de milliers de résistants a été cruel »

Dans cet entretien, le professeur universitaire à faculté des sciences exactes de l’Université de Béjaïa)  Djamil Aissani, également président de l’association GEHIMAB, qui s’est consacrée depuis des années à l’histoire des mathématiques ainsi que les différents courants musulmans de la région, met en avant l’adhésion des populations à la révolution populaire de 1871 dans le but de mettre fin à la colonisation et les séquestres dont elles ont été victimes.

Propos recueillis par Boubekeur Amrani

Pouvez-vous nous parler un peu de la déportation des résistants de 1871 vers la Nouvelle Calédonie ?

Les témoignages indiquent que la plupart des tribus de la vallée de la Soummam ont été impliquées dans le soulèvement. Auguste Veller, auteur de la Monographie de Sidi Aïch en 1888 affirme que 17 ans après, les conséquences de la terrible répression étaient encore visibles. Plusieurs chefs de la révolution originaires de cette région (notamment les Moukadems de la TariqaTarehmanite – Rahmaniyya) ont fait partie des déportés. Certains ont emportés avec eux leurs manuscrits, mais ces ouvrages ont été confisqués et attribués à la bibliothèque des langues orientales à Paris.

Il est possible d’avoir des informations sur l’identité de ces déportés en se référant aux archives des procès de 1873, ou bien aux archives municipales de la Nouvelle Calédonie. Malgré les nombreux travaux réalisés ces dernières années sur les déportés, le seul déporté de la région pour lequel nous avons pratiquement tous les détails est Cheikh Aziz Belheddad.

Quand est-ce-qu’a été rapatrié la dépouille de Cheikh Aheddad ?

La ré-inhumation de la dépouille de Cheikh Aheddad à Seddouk ou Fella a été une demande de la famille Belheddad, des habitants de Seddouk et de tous les Khouans (adeptes) de la Confrérie Tarehmanite – Rahmaniyya. En effet, les Khouans des différentes régions du pays venaient en pèlerinage à Seddouk ou Fella et ne trouvaient pas d’endroit ou se recueillir. C’est Si Mohand Chérif Bencheikh, ancien inspecteur d’académie qui a été pendant des années le porte-parole de la famille auprès des autorités. Il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour qu’une initiative soit lancée : d’abord construire un mausolée à la dimension du personnage et convaincre les autorités de Constantine d’accepter le transfert des dépouilles. Parmi ceux qui ont piloté l’opération, citons Rachid Aïssat, alors conseiller à la présidence et Ali Badrici, wali de Béjaia.

Le transfert des dépouilles de Cheikh Aheddad et de Cheikh Aziz a eu lieu en juillet 2009. On a rajouté une troisième tombe pour M’hand Aheddad malgré le fait que sa tombe n’a jamais été retrouvée. L’exposition historique au Mausolée a été préparée par l’association Gehimab, en collaboration avec les associations Belhedad (Seddouk) et Asalas (Seddouk ou Fella). Ce sont ces 03 associations qui ont entretenu la mémoire tous les 08 avril à Seddouk, depuis 1996.

Est-ce-que votre association a fait un travail sur les déportés et les noms des familles touchés par cette opération ?

Le seul insurgé déporté sur lequel nous avons travaillé est Cheikh Aziz et cela pour plusieurs raisons. En effet, son parcours depuis son arrivée en Nouvelle Calédonie (puis son évasion et son itinéraire) peut être comparé à celui du héros du roman « Papillon » d’Henri Charrière(1969), qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au cinéma (film avec Steve McQueen). Parmi les éléments qui nous ont intéressé, la manière dont Cheikh Aziz a pu délivrer des Idjaza (diplômes – autorisations) à des Cheikhs des Zawiyya pour permettre la pérennisation de la TariqaTarehmanite – Rahmaniyya, après sa déstructuration en 1871. Ainsi, l’idjaza qu’il a délivré à Cheikh Ouamara de la Zawiyya de Timliouine (Ouzellaguen) a été publiée par Louis Rinn dès 1891.Le deuxième élément est ses rapports avec les communards de Paris de 1871 qui eux aussi ont été déportés en Nouvelle Calédonie. Au début des années 2000, l’APC de Béjaia avait initié un protocole d’accord avec la municipalité de Brest. Elle a alors sollicité l’association Gehimabpour la concrétisation d’un jumelage entre l’école AmimounBéjaia et l’école Louise Michel de Brest. Or, Louise Michel (1830 – 1905) est une figure majeure de la commune de Paris. Après son amnistie en 1880, elle a beaucoup lutté pour que la loi d’amnistie puisse profiter aux résistants algériens. Enfin, ce sont les Communards qui ont aidé les résistants qui ont transité par la France après leur amnistie.

Enfin, nous avons reçu en 2019 un jeune doctorant français nommé Pierre Michelon qui préparait une thèse de doctorat en art et histoire de l’art à l’Université de Paris, sous le thème « les déportations politiques au sein de l’empire coloniale français ». En effet, il existe au Musée de Louvre à Paris la fameuse stèle de Telma découverte vers 1884 dans le désert d’Arabie Saoudite. La seule mention qui y figure est « mission Charles Huber ». Aucune mention de Cheikh Aziz. Or, c’est grâce à Aziz que ce monument a pu être localisé. Il a également joué un rôle d’intermédiaire avec la tribu de la région. Une exposition a été produite en 2020 et exposée au Musée du Louvre pour présenter cette contribution de Aziz Aheddad.

Un dernier mot ?

Merci de votre intérêt pour la révolution populaire de 1871, car nous sommes en 2021, année du 150eanniversaire. Il est utile ici de rappeler que cette révolte a constitué le plus important soulèvement populaire contre les forces coloniales. Elle a eu une dimension nationale (d’Est en Ouest et du Nord au Sud) et a vu l’implication de centaines de milliers de personnes (des milliers de guerriers et des dizaines de milliers de Khouans – adeptes). Les prémices de ce soulèvement sont apparues dès octobre 1870 dans plusieurs régions. A partir d’avril 1871, elle a bénéficié d’une alliance entre un chef guerrier (El Mokrani) et un chef spirituel (Cheikh Aheddad de laTariqaTarehmanite – Rahmaniyya). Après la défaite, les chefs de la révolte ont été jugés à Constantine en 1873. Parmi les 210 résistants, certains ont été condamnés à la déportation en Nouvelle Calédonie. Parmi eux, il y avait effectivement les 02 fils de Cheikh Aheddad :  Aziz et M’hand. Mais on doit aussi s’intéresser aux dizaines de milliers de combattants anonymes, qui n’ont pas été considérés comme prisonniers politiques, et dont le sort a été parfois beaucoup plus cruel.

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