Gazoduc transsaharien : la dernière ligne droite !
Le président de la République Abdelmadjid Tebboune a annoncé, lundi à Alger, le lancement imminent de la réalisation du tronçon nigérien du gazoduc transsaharien (TSGP), confiant à Sonatrach la maîtrise d’œuvre de cette infrastructure stratégique de plus de 4 000 kilomètres appelée à redessiner la carte énergétique entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe.
À l’issue d’entretiens avec le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, au siège de la Présidence de la République, le chef de l’État a déclaré lors d’une conférence de presse conjointe : « Nous avons convenu du lancement du projet de réalisation du tronçon du gazoduc transsaharien traversant le Niger, pays frère, juste après le mois de Ramadhan. » Il a précisé que « Sonatrach prendra les choses en main et entamera l’installation du pipeline traversant le Niger ». Cette annonce marque une accélération sans précédent d’un projet dont la genèse remonte à plusieurs décennies, mais dont la concrétisation s’était longtemps heurtée à des obstacles financiers, sécuritaires et géopolitiques. Le tronçon nigérien, qui s’étend sur environ 841 kilomètres, constitue le maillon central d’un pipeline de quelque 4.128 kilomètres reliant les champs gaziers de Warri, au sud du Nigeria, au hub gazier de Hassi R’Mel, dans le sud algérien, avant de se raccorder aux infrastructures d’exportation vers l’Europe. D’une capacité prévue de 30 milliards de mètres cubes par an et d’un coût global estimé à plus de 10 milliards de dollars, le TSGP représente l’un des projets d’infrastructure énergétique les plus ambitieux du continent africain. L’Algérie, qui dispose déjà d’un réseau de transport d’hydrocarbures de près de 22 000 kilomètres et de complexes de gaz naturel liquéfié opérationnels, se positionne naturellement comme le pivot logistique et technique de cette entreprise continentale.
L’annonce du Président Tebboune intervient dans un contexte de normalisation progressive des relations algéro-nigériennes, après la crise diplomatique d’avril 2025 déclenchée par l’incident du drone malien abattu par l’Armée nationale populaire après avoir violé l’espace aérien algérien. Le Niger, membre de l’Alliance des États du Sahel aux côtés du Mali et du Burkina Faso, avait alors rappelé son ambassadeur à Alger. Le sommet de lundi témoigne d’un pragmatisme retrouvé, dicté par la convergence d’intérêts stratégiques majeurs entre les deux voisins.
Au-delà du volet énergétique, le président Tebboune a inscrit cette relance dans une dynamique sécuritaire et de coopération globale. Soulignant que les deux pays sont « dans la même tranchée » en matière de lutte contre le terrorisme, il a affirmé : « Nous allons coopérer en ne ménageant aucun effort et en nous appuyant sur les moyens et l’expertise dont dispose l’Algérie. » Il a réaffirmé que « la sécurité du Niger est indissociable de celle de l’Algérie », avant de s’adresser directement à son homologue : « Soyez assuré, Monsieur le Président et cher frère, que nous serons toujours aux côtés de nos frères nigériens, en toutes circonstances. » Cette dimension sécuritaire n’est pas anodine : la viabilité même du gazoduc, qui traversera des zones sahéliennes exposées aux groupes armés, dépend étroitement de la stabilisation de la bande sahélo-saharienne. Le président de la République a également souhaité que la Grande commission mixte algéro-nigérienne se réunisse après le Ramadhan « afin d’entériner et de mettre en œuvre sur le terrain ce qui a été convenu ». Il a passé en revue plusieurs projets communs dans des secteurs variés, évoquant notamment la création prochaine d’une clinique d’hémodialyse et d’une maison de la presse à Niamey, assurant que l’Algérie « ne ménagera aucun effort pour apporter son plein soutien à l’État frère du Niger ».
Cette accélération du calendrier s’appuie sur les jalons posés ces derniers mois. En février 2025, l’Algérie, le Nigeria et le Niger avaient signé à Alger une série d’accords stratégiques, incluant la mise à jour de l’étude de faisabilité confiée au cabinet PENSPEN et des accords de financement répartissant les coûts entre les trois partenaires. Plus récemment, la visite à Niamey du ministre d’État chargé des Hydrocarbures et des Mines, Mohamed Arkab, accompagné du PDG de Sonatrach, Noureddine Daoudi, avait permis de consolider les aspects opérationnels, tant sur le TSGP que sur le champ pétrolier de Kafra, dans le nord du Niger, dont l’exploration par Sonatrach entre dans sa phase d’exploitation après des résultats jugés « très encourageants ».
Un levier de réorganisation des flux énergétique
Sur le plan géopolitique, le TSGP s’impose comme un levier de premier ordre dans un contexte de reconfiguration des flux énergétiques mondiaux. Depuis la crise russo-ukrainienne, l’Union européenne cherche activement à diversifier ses sources d’approvisionnement en gaz, ouvrant une fenêtre d’opportunité historique pour l’axe Nigeria-Niger-Algérie. Pour Alger, le projet consolide son statut de hub gazier méditerranéen et renforce son influence stratégique dans l’espace sahélo-saharien. Pour Niamey, pays enclavé dont l’économie reste largement tributaire de ses ressources naturelles, le gazoduc promet des retombées considérables en termes de redevances, de désenclavement territorial et de création d’emplois. Le transfert de compétences assuré par Sonatrach dans les domaines du raffinage, de la pétrochimie et du transport par pipeline constitue un atout supplémentaire pour un Niger en quête de diversification de ses partenariats. La décision de confier à Sonatrach la maîtrise d’œuvre du tronçon nigérien traduit enfin une volonté de souveraineté africaine sur un projet d’envergure continentale, à rebours des modèles de développement dépendants de financements et d’opérateurs extérieurs. L’expertise du géant algérien, fort de décennies d’expérience dans la construction et l’exploitation de pipelines en milieu saharien, est un atout considérable, et l’aboutissement du projet est appelé à transformer durablement l’architecture énergétique entre l’Afrique et l’Europe.
Melissa Roumadi

