Colloque sur le manuscrit amazigh transcrit en caractères arabes : Un patrimoine qui unit
Dans le vieux ksar de Boussemghoun, au cœur de la wilaya d’El Abiodh Sidi Cheikh créée il y a peu, un chantier scientifique et culturel a été ouvert samedi soir autour d’un objet longtemps négligé : le manuscrit amazigh transcrit en caractères arabes. Un colloque national organisé par le Haut-Commissariat à l’Amazighité pour rappeler que la mémoire écrite du pays est plus composite qu’on ne le croit.
C’est le secrétaire général du HCA, Si El Hachemi Assad, qui a ouvert les travaux devant un parterre de chercheurs, d’universitaires et d’autorités locales, réunis dans la salle polyvalente « Ahmed Ben Bella ». D’emblée, il a posé une thèse : ce colloque n’est pas né d’un hasard calendaire. « Le choix de la thématique des manuscrits à contenu amazigh, dans ses différentes variantes et transcrits en caractères arabes à travers diverses périodes historiques, n’est pas un choix fortuit, mais l’expression d’une vision nationale consciente qui prend en considération l’unité du patrimoine algérien et la complémentarité de ses composantes », a-t-il déclaré.
Dans ces feuillets anciens où la langue amazighe s’écrit en graphie arabe, l’histoire a laissé la trace d’une cohabitation que la recherche académique commence à peine à documenter. Pour Assad, ces textes ne sont pas des curiosités de bibliothèque. Ce sont des preuves. « Les manuscrits ne sont pas de simples vestiges du passé. Ils constituent la mémoire d’une nation et un témoignage vivant du parcours scientifique, intellectuel et créatif qu’a connu l’Algérie à travers les siècles. Ils attestent également de la riche interaction historique entre l’arabe et l’amazigh dans la production et la transmission du savoir, reflétant ainsi la profondeur de la personnalité algérienne et l’unité de ses sources civilisationnelles et culturelles », a-t-il ajouté, précisant que cet engagement « traduit la volonté du HCA de contribuer activement à l’effort national visant à protéger, préserver et transmettre le patrimoine culturel national aux générations futures ».
Le choix de Boussemghoun pour accueillir cette rencontre n’est pas anodin. Ce ksar du Sud-Ouest algérien est l’un des rares endroits où des collections manuscrites ont traversé les siècles entre les mains de familles et de zaouïas locales. Assad y a vu « un choix chargé d’une symbolique historique et culturelle authentique et un renouvellement de l’attachement à la mémoire nationale dans l’un de ses bastions les plus enracinés ». La tenue des activités sur l’esplanade de la résidence communale « Dar Chouhada du 12 avril 1958 », à quelques pas du vieux ksar, prolonge ce geste : on travaille sur la mémoire en restant physiquement dans la mémoire.
La date choisie n’est pas non plus anodine. Le colloque s’ouvre à la veille de la Journée nationale du livre et de la bibliothèque, célébrée chaque 7 juin. Pour Assad, cet alignement traduit un message politique autant que symbolique : « Cette journée a été voulue par le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, comme une étape nationale annuelle destinée à célébrer le livre et ceux qui le servent, à renouveler l’attachement aux valeurs du savoir et de la connaissance et à promouvoir la culture de la lecture dans la société, en tant que pilier essentiel de la construction de l’Algérie victorieuse. » La patrimonialisation des manuscrits amazighs s’inscrit ainsi dans une politique publique du livre, et pas seulement dans les programmes spécialisés du HCA.
Les journées de dimanche et lundi dérouleront le volet scientifique autour de cinq axes. « Le manuscrit amazigh dans son contexte historique » cherchera à dater et à situer géographiquement les corpus connus. Les « caractéristiques linguistiques et philologiques » porteront sur la question technique de savoir comment la langue berbère s’adapte à une graphie conçue pour l’arabe, et sur les solutions inventées par les copistes au fil des siècles. « Le manuscrit entre religion et société » ouvrira sur le rôle des zaouïas dans la production et la transmission de ces documents. « La conservation et la valorisation » posera les urgences pratiques : état des fonds, restauration, accès des chercheurs. Enfin, « Le manuscrit à l’ère du numérique » traitera des stratégies de numérisation et du rôle des institutions dans la mise en ligne de ces corpus. Des ateliers pratiques compléteront ces séances plénières.
L’une des originalités de ce colloque est d’avoir associé, aux côtés des laboratoires de recherche et des institutions spécialisées, des détenteurs de collections privées — familles ou associations qui gardent depuis des générations des liasses de parchemin dont personne n’a encore dressé l’inventaire complet.
Côté expositions, l’esplanade de « Dar Chouhada » accueillera plusieurs présentations simultanées : livres et manuscrits amazighs, artisanat traditionnel, arts plastiques. Un dispositif qui élargit l’événement au-delà du cercle académique.
Pour conclure, Assad a tenu à élargir la responsabilité au-delà des seules institutions : « La responsabilité de la protection et de la valorisation du patrimoine national est une responsabilité collective partagée par tous, institutions et organismes officiels, associations, zaouïas, chercheurs et citoyens. Il s’agit d’un devoir national et d’un acte de citoyenneté qui exige la conjugaison des efforts et la complémentarité des initiatives afin de transmettre ce précieux héritage aux générations futures dans les meilleures conditions. »
Ce colloque se tient sous le slogan « Le manuscrit amazigh : l’encre de l’identité et la mémoire de l’histoire ». La formule condense ce que les historiens savent depuis longtemps : l’Algérie possède une tradition manuscrite en langue amazighe, et une partie de cette tradition s’est transmise grâce à l’écriture arabe. Les deux langues se sont prêté leur encre.
Mohand Seghir
Boussemghoun, gardienne de manuscrits
Commune de la wilaya d’El Abiodh Sidi Cheikh, Boussemghoun abrite l’un des ksour les mieux préservés du Sud-Ouest algérien. Son tissu de zaouïas et de familles lettrées en a fait, au fil des siècles, un carrefour de transmission du savoir. Des collections de manuscrits — écrits en arabe mais à contenu amazigh — y ont été conservées de génération en génération, souvent dans des conditions précaires. Le colloque organisé dans ce cadre vise notamment à recenser ces fonds et à engager leur préservation.
M.S.

