L’Algérie, future plaque tournante énergétique entre l’Afrique et l’Europe : Le pari de l’hydrogène vert
Porté par une stratégie nationale ambitieuse et des partenariats internationaux multiples, l’Algérie affiche l’objectif de produire environ un million de tonnes d’hydrogène vert par an à l’horizon 2030, tout en visant 30% d’énergies renouvelables dans son mix électrique national d’ici 2035.
L’Algérie amorce un virage stratégique qui pourrait redessiner sa place sur l’échiquier énergétique mondial. Le pays ambitionne de devenir un point de passage incontournable pour l’hydrogène vert destiné au marché européen, une transition que confirme une enquête récente d’une plateforme spécialisée dans l’énergie basée à Washington.
Ce repositionnement ne relève pas du simple effet d’annonce. Il s’appuie sur une combinaison rare avec un potentiel solaire et éolien considérable, une façade méditerranéenne offrant un accès direct aux marchés du sud de l’Europe, et une expérience industrielle et logistique héritée de décennies d’exportation d’hydrocarbures. C’est précisément cette convergence que plusieurs projets de corridors transfrontaliers actuellement à l’étude cherchent à exploiter.
Le plus avancé de ces chantiers, le corridor sud de l’hydrogène (SouthH2 Corridor), associe l’Algérie à l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche autour d’un objectif chiffré à savoir acheminer chaque année quatre millions de tonnes d’hydrogène vert vers l’Europe. Six entreprises des deux rives de la Méditerranée planchent déjà sur les études de faisabilité technique et financière de cette infrastructure, présentée à Bruxelles comme l’un des leviers de la stratégie européenne de transition.
Mais l’Algérie ne mise pas sur ce seul tracé. Elle figure également parmi les candidats sérieux à deux autres corridors en projet à savoir SunsHyne, dont l’étude bouclée en août 2025 dessine un parcours de 3 400 kilomètres capable d’acheminer 450 gigawattheures vers l’Allemagne et le sud du continent, et SEEHyC, un itinéraire de 3 132 kilomètres reliant les Balkans aux marchés d’Europe centrale, avec une capacité journalière avoisinant 80 gigawattheures. Si la liste des pays fournisseurs n’est pas arrêtée pour ces deux derniers projets, la position géographique de l’Algérie et sa proximité avec l’Italie en font, selon les analystes cités par l’enquête, un point d’ancrage naturel.
Cette stratégie de corridors ne serait rien sans une base productive à construire sur le terrain. C’est le sens des quatre projets pilotes lancés par le ministère de l’Énergie et des Mines avant fin 2024. Sonatrach en pilote trois, une manière pour le groupe national de bâtir un savoir-faire propre plutôt que de dépendre uniquement de partenaires étrangers; le quatrième, mené avec l’Allemagne et soutenu par l’Union européenne, illustre la dimension résolument internationale de la démarche. À ces installations d’une capacité de 2 à 4 mégawatts s’ajoute une unité de plus grande envergure dans la zone industrielle d’Arzew, à Oran d’une capacité de 50 mégawatts, avec un apport allemand de 20 millions d’euros, considérée comme la pierre angulaire d’une future production semi-industrielle.
Le partenariat noué avec l’italien Eni occupe une place à part dans cette montée en puissance. Signé en mars 2021, cet accord a donné naissance au premier démonstrateur algérien d’hydrogène vert, fonctionnant à l’électricité solaire et éolienne et recourant aux eaux issues des champs pétroliers pour limiter la pression sur les ressources en eau douce. Pour Sonatrach comme pour Eni, engagée dans une trajectoire de neutralité carbone à 2050, l’enjeu dépasse la seule expérimentation technique, il s’agit de crédibiliser, aux yeux des marchés, un modèle d’exportation algérien vers l’Europe.
Ce volontarisme trouve un écho politique constant. En juin 2024, le ministre de l’Énergie Mohamed Arkab avait fixé le cap devant les acteurs européens réunis autour du thème de l’économie de l’hydrogène, atteindre environ un million de tonnes de production annuelle d’ici 2030, tout en rappelant à l’Europe son devoir de transfert technologique dans le cadre d’un partenariat qu’il veut équilibré, l’Algérie soulignant que le nord de la Méditerranée sera le premier bénéficiaire de ces flux. L’ambition ne se limite pas à l’hydrogène pur. Des unités de production d’ammoniac et de méthanol verts se développent en parallèle, portées par des stations d’électrolyse pouvant atteindre 200 mégawatts alimentées par le solaire et l’éolien, avec pour objectif de nourrir des filières industrielles locales telles que le ciment bas-carbone, l’acier propre ou les engrais.
Le calendrier gouvernemental, lui, se veut méthodique soit l’acquisition technologique et projets pilotes jusqu’en 2030, l’expansion commerciale et infrastructures d’exportation entre 2030 et 2040, puis l’industrialisation et exportation à grande échelle jusqu’en 2050. Une trajectoire soutenue par une enveloppe d’investissements de 20 à 25 milliards de dollars et par une nouvelle loi sur l’investissement censée attirer les capitaux étrangers.
C’est donc une reconversion progressive de l’économie algérienne, encore largement dépendante des hydrocarbures, que ces différents chantiers dessinent. Entre soutien politique affiché, partenariats européens multipliés et investissements conséquents, l’Algérie affiche sa volonté de s’imposer, dans la décennie à venir, comme l’une des plateformes de référence de la production et de l’exportation d’hydrogène vert vers le continent européen.
Amar Malki

