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Crise migratoire : Des vies sacrifiées sur l’autel des calculs d’un régime à bout de souffle

Au moins 67 personnes ont trouvé la mort, noyées pour la plupart, en tentant de rallier à la nage l’enclave espagnole de Ceuta depuis les côtes marocaines, selon un bilan communiqué samedi par le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, alors que près de 60.000 migrants, en majorité de jeunes Marocains, ont submergé en l’espace de quelques heures les postes-frontières de Ceuta et de Melilla, plongeant les deux enclaves dans ce que leurs autorités locales qualifient elles-mêmes d’urgence humanitaire totale.

Cette tragédie, l’une des plus meurtrières recensées ces dernières années sur cette portion de la frontière euro-africaine, est intervenue au lendemain même du discours prononcé par le roi Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône, un discours tout entier consacré à l’autocélébration des « réalisations » et des « avancées » du royaume sous son règne. Pas un mot sur le Sahara occidental, pas un mot sur les relations avec l’Algérie, et surtout, pas un mot sur la détresse d’une jeunesse à bout de souffle. Le contraste entre cette autosatisfaction royale et les images, diffusées en boucle sur les réseaux sociaux, de familles entières se jetant à la mer pour fuir leur propre pays, a été perçu comme une insulte à peine voilée à un peuple marocain que la précarité économique pousse au désespoir.

Une jeunesse qui n’a plus rien à perdre

Selon la section Jeunesse du parti marocain La Voie démocratique travailliste, cette évasion collective n’a rien d’un accident de l’histoire, elle est le symptôme d’une crise structurelle qui ronge depuis des années une large partie de la jeunesse du royaume, confrontée à la montée du chômage, à la précarité et à l’absence de toute perspective d’avenir. La formation a directement mis en cause le Makhzen, l’accusant de porter la responsabilité de ces drames humains et de privilégier systématiquement une approche sécuritaire de la question migratoire plutôt que de s’attaquer aux racines du mal. Ce désespoir n’est pas né du jour au lendemain. Il y a moins d’un an, le mouvement GenZ 22 avait déjà tenté d’alerter sur l’état de délabrement des services publics marocains, dénonçant notamment le contraste entre les sommes colossales englouties dans la construction de stades et l’organisation de la Coupe du monde 2030, et le sous-financement chronique de la santé et de l’éducation. Ce mouvement de contestation, pourtant pacifique, avait été réprimé dans le sang, alimentant un peu plus le sentiment d’abandon d’une génération qui ne se reconnaît plus dans les discours officiels. À cela s’ajoutent les stigmates jamais refermés du séisme de 2023, dont des sinistrés ont dû affronter plusieurs hivers sous la tente, ou encore les drames récurrents des « femmes mulets » et des parturientes mortes faute de soins adéquats. Autant de signaux d’une crise politico-sociale latente qui menace à tout moment de basculer dans l’explosion ouverte.

L’onde de choc à Ceuta et Melilla

Sur le terrain, la situation a rapidement dépassé les capacités d’accueil des autorités espagnoles. Le président du gouvernement de Ceuta, Juan Jesus Vivas, a averti que les centres d’hébergement, saturés, n’étaient plus en mesure d’accueillir le moindre nouvel arrivant, tandis que la ville de Melilla connaissait à son tour d’importantes tentatives de franchissement, contraignant Madrid à renforcer son dispositif sécuritaire le long du périmètre des deux enclaves.

Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, s’étant rendu sur place, a dénoncé une atteinte à l’intégrité territoriale de l’Espagne, promettant de mobiliser tous les moyens nécessaires pour reprendre le contrôle de la frontière. S’il a préféré, dans un premier temps, pointer la responsabilité des réseaux de traite des êtres humains, plusieurs voix, y compris au sein même de la classe politique espagnole, ont exigé des explications autrement plus directes de la part de Rabat. Le parlementaire Alberto Ibañez a ainsi réclamé la convocation de l’ambassadrice marocaine à Madrid, accusant les autorités marocaines d’avoir sciemment laissé affluer les migrants pour faire pression sur le gouvernement espagnol. De son côté, la coalition de gauche Sumar a été plus loin encore, qualifiant l’épisode de décision politique délibérée d’un régime autoritaire ayant sciemment mis en danger la vie de milliers de personnes.

Un scénario déjà vu

Ce chantage migratoire n’est pas une première. Des précédents similaires ont déjà marqué les relations entre Rabat et Madrid, notamment à l’été 2021, lorsque plus de 10.000 migrants avaient été autorisés à franchir en quelques heures la frontière vers Ceuta, en pleine crise diplomatique entre les deux pays autour du dossier du Sahara occidental. Cet épisode s’était soldé, quelques mois plus tard, par un revirement spectaculaire de Madrid, qui avait fini par s’aligner sur le plan d’autonomie marocain pour ce territoire toujours non décolonisé selon l’ONU. Pour de nombreux observateurs, la répétition quasi mécanique de ce scénario, flux migratoire massif suivi de concessions politiques espagnoles, ne relève pas de la coïncidence, mais bien d’un mode opératoire éprouvé, où la frontière sert de variable d’ajustement diplomatique.

Punir Madrid

Ce qui frappe cette fois, c’est la coïncidence troublante entre cette nouvelle vague et le net réchauffement des relations entre Alger et Madrid, scellé par la visite effectuée le 20 juillet dernier par Pedro Sanchez en Algérie, qualifiée par lui-même de tournant dans des relations bilatérales pourtant sérieusement dégradées depuis 2022. Interrogé sur un possible lien entre les deux événements, l’expert allemand des migrations Benjamin Schraven, de l’Institut de développement et de durabilité de Bonn, a jugé l’hypothèse plausible, estimant que Rabat pourrait chercher à signaler à Madrid les limites à ne pas franchir dans son rapprochement avec Alger. Le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, spécialiste reconnu du Maghreb, avance quant à lui une lecture complémentaire, soulignant cette pression migratoire viserait également à relancer, en filigrane, les revendications marocaines sur la souveraineté de Ceuta et de Melilla, deux enclaves que Rabat n’a jamais cessé de considérer comme des territoires à récupérer.

Une troisième lecture, plus large encore, a émergé dans le sillage de la crise, celle d’un Maroc agissant comme un simple exécutant au service d’intérêts qui le dépassent. Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a ainsi accusé sans détour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le président américain Donald Trump d’instrumentaliser le régime marocain pour sanctionner l’Espagne en raison de son soutien affiché à la cause palestinienne et de ses positions critiques vis-à-vis d’Israël sur d’autres dossiers régionaux, dont l’Iran. Pour les tenants de cette thèse, le Maroc, engagé depuis 2020 dans un processus de normalisation zêlé avec Tel-Aviv et arrimé au parapluie diplomatique américain, ne ferait ainsi que sous-traiter une punition contre l’un des gouvernements européens les plus engagés en faveur des droits des Palestiniens.

Le silence assourdissant du Palais

Ce qui achève de troubler jusqu’aux observateurs les plus prudents, c’est l’attitude du Palais royal lui-même. Alors que des dizaines de personnes perdaient la vie à quelques encablures de son territoire, et que des dizaines de milliers d’autres bravaient la mort pour fuir le royaume, Mohammed VI a maintenu, sans le moindre changement, son agenda de célébrations, y compris la traditionnelle cérémonie d’allégeance, sans consacrer un seul mot public à ce qui se jouait à sa frontière nord. Ce silence, relevé par plusieurs commentateurs comme un mépris à double détente, à l’égard de ses propres sujets comme des dirigeants européens, nourrit autant l’hypothèse d’une opération sciemment orchestrée que celle d’un pouvoir totalement déconnecté de la réalité sociale de son pays, davantage préoccupé par le lustre de ses grands chantiers de prestige que par le sort de sa jeunesse.

Quelle que soit l’explication retenue, les deux lectures ne s’excluent d’ailleurs pas, qu’elle relève d’un calcul géopolitique délibéré ou d’un effondrement social spontané, la tragédie de Ceuta illustre l’échec profond d’un système où les calculs de pouvoir d’un régime affaibli l’emportent, une fois de plus, sur la vie de milliers de citoyens.

Lyes Saïdi

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