Musée du Bardo : Sur les traces de nos plus lointains ancêtres
20.000 ans avant nous, des hommes en tous points modernes vivaient déjà en Algérie, héritiers de nomades qui parcouraient ce territoire depuis un million d’années. À l’approche d’une exposition au Musée national du Bardo, le paléoanthropologue Djillali Hadjouis retrace ces racines profondes et plaide pour que les chercheurs algériens disposent enfin de leurs propres laboratoires.
Bien avant les cités, les royaumes et l’écriture, des hommes vivaient déjà sur la terre d’Algérie. Pour le paléoanthropologue Djillali Hadjouis, ces populations, présentes depuis vingt mille ans sous une forme anatomiquement identique à la nôtre et précédées de nomades qui sillonnaient le territoire à l’échelle du million d’années, constituent les racines les plus profondes du pays. Des racines que l’exposition qu’il prépare au Musée national du Bardo, à Alger, s’apprête à rendre visibles, à travers le visage reconstitué d’un homme de cette époque.
Ce visage étonne par sa familiarité. « Même s’il a 20 000 ans, il est moderne », affirme le chercheur, formé au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, dans un entretien avec la chaîne de télévision AL24 News. Cerveau de 1 400 à 1 600 centimètres cubes, posture identique à la nôtre, langage articulé déjà en place, sans discours comparable au nôtre mais avec « des codifications orales et linguistiques », les hommes qui vivaient alors en Algérie, entre 20 000 et 7 000 ou 8 000 ans avant notre ère, étaient en tous points modernes. Ils chassaient, cueillaient et collectaient avant de devenir pasteurs et éleveurs au Néolithique, vers 5 000 ans.
Plus loin encore dans le temps, la mémoire du sol algérien se lit dans des sites comme Aïn Hanech, Aïn Boucherit ou Ternifine. Les restes humains y sont rares, car leurs occupants étaient des nomades. « L’Algérie est un vaste territoire, à la fois de par sa géographie, de par sa chronologie », résume le professeur. À l’échelle du million d’années, ces groupes étaient, dit-il, dans « une conquête géographique pour la connaissance des espaces ». Ils s’arrêtaient le temps de tailler des outils ou de chasser, puis repartaient. Peu à peu, l’homme se fixe, d’abord dans les grottes, de façon saisonnière, puis, vers 10 000 ans au Sahara, dans de véritables habitations. « Les populations se stabilisent, se sédentarisent et forment des habitations », rappelle-t-il.
Ces racines ne sont pas figées, elles se sont croisées et enrichies. Selon le chercheur, des analyses récentes montrent que, vers 8 000 ans, des populations venues du Proche-Orient, les Natoufiens, ont gagné l’Afrique du Nord par le couloir oriental et se sont mêlées aux Ibéromaurusiens. « Ils vont donner une souche ancestrale nouvelle », dit-il, une souche dont il cherche aujourd’hui le génome, pour savoir si elle remonte à 8 000 ou 10 000 ans. Plus tard, ces populations du Nord sont allées vers le Sud, se connectant et se métissant avec des populations sahariennes et sahéliennes. Pour distinguer ces peuplements, précise-t-il, « la pierre angulaire de la différenciation (…) c’est la génétique, ce qu’on appelle le génome ».
Comprendre ces origines suppose des moyens. Interrogé sur la recherche qu’il lancerait en Algérie, le professeur en appelle aux responsables du pays. « On ne peut pas développer des générations d’étudiants s’ils n’ont pas de laboratoire équipé. » Il plaide pour des laboratoires de tracéologie et d’isotopes stables, afin que les chercheurs n’aient plus à « aller à l’étranger pour analyser leur mobilier ». Car c’est bien à l’Algérie de raconter elle-même son passé.
Mohand Seghir

