CONTRIBUTION / L’espace sahélien et les enjeux géostratégiques

Professeur des universités, expert international, docteur d’État en management stratégique.
L’Algérie est fortement concernée par la stabilisation de l’espace sahélien, partageant avec la Libye 982 km de frontières, avec le Mali 1 329 km, avec la Mauritanie 461 km, avec le Niger 951 km et avec la Tunisie 1 010 km.
Par Abderrahmane Mebtoul
L’espace sahélien, avec différentes ethnies inégalement réparties, dont les Touaregs, et d’importants flux migratoires intrarégionaux, couvre, entièrement ou en partie, le Sénégal, la Mauritanie (le Sud), le Mali, le Burkina Faso (l’extrême Nord), l’Algérie (l’extrême Sud), le Niger, le Nigeria (l’extrême Nord), le Tchad (le Centre), le Cameroun (l’extrême Nord), le Soudan (le Centre, notamment le Darfour et le Kordofan) et l’Érythrée. On y ajoute parfois les pays de la Corne de l’Afrique, Djibouti, l’Éthiopie et la Somalie.
1. Les nouveaux enjeux géostratégiques mondiaux
Les nouveaux enjeux géostratégiques mondiaux influent sur la sécurité de la région sahélienne où, aux horizons 2027, 2030 et 2040, nous devrions assister à d’importantes reconfigurations géopolitiques et géoéconomiques, s’inscrivant dans le cadre de la nouvelle stratégie mondiale à laquelle aucun pays ne saurait échapper et qui interpelle l’Afrique du fait de ses incidences régionales. Les nouvelles transformations du monde impliquent donc, pour tous les pays, une approche globale comme facteur d’adaptation, avec pour objectifs la cohérence, l’anticipation, l’adaptabilité, la permanence, la légitimation et la résilience.
C’est que les crises internationales ont toujours concerné de nombreux acteurs. Mais traditionnellement, en dehors de l’organisation de sécurité collective à vocation universelle et à compétence générale qu’est l’ONU, qui nécessite une réorganisation du fait de son faible impact, leur gestion revenait avant tout aux États. Or, de nombreux autres acteurs y participent désormais, notamment les organisations non gouvernementales, les organisations d’intégration régionale et des acteurs informels à travers le crime économique organisé via la sphère informelle organisée, dont le poids financier dépasse le PIB de certains États, tissant souvent des relations avec les segments formels. Comme on le constate, le champ est composé d’une multitude d’acteurs et d’approches, qui impliquent de facto un morcellement des actions et une difficulté à avoir un impact significatif sur le terrain.
De nombreuses études tentent de catégoriser les principaux acteurs de ces conflictualités émergentes. La plupart d’entre elles opposent les États, dotés de forces armées régulières, à des acteurs non étatiques, laissant apparaître de nouveaux adversaires. Cette opposition entre États et acteurs non étatiques, selon les experts en géostratégie, ne semble pas totalement satisfaisante, car elle ne reflète pas l’ensemble des systèmes asymétriques. En effet, une typologie des acteurs ne peut se faire qu’en prenant en compte plusieurs critères, à savoir les motivations, l’organisation et les modes d’action. De nouvelles conflictualités sont apparues, dont les acteurs se caractérisent souvent par l’illisibilité de leur organisation et l’imprévisibilité de leurs actions multiformes, qui privilégient la violence dûment mise en scène, par la recherche du sensationnel et de la médiatisation.
Aussi, les défis collectifs nouveaux sont une autre source de menace. Ils concernent les cyberattaques, les ressources hydriques, la pauvreté, les épidémies et l’environnement, et sont d’ordre local, régional et global. La criminalité transnationale organisée englobe pratiquement toutes les activités criminelles graves, motivées par le profit, qui revêtent un caractère international et impliquent plus d’un pays. Les groupes criminels informels n’agissent pas en marge des sociétés, mais tissent des liens avec certains segments du pouvoir au niveau de structures légales qu’ils gangrènent, en offrant des alternatives à leurs défaillances et en adoptant, pour y parvenir, la corruption.
Une importante enquête sur plus de 150 pays, réalisée par d’éminents experts internationaux (juristes, économistes, politologues et experts militaires) et parrainée par l’ONU, met en relief que le montant du crime organisé varierait entre 2 et 5 % du PIB mondial. Quant aux bénéfices du crime organisé international, dans un rapport en date du 14 août 2024, les Nations unies estiment entre 1 500 et 2 000 milliards de dollars le revenu annuel des « organisations criminelles transnationales ». C’est un accroissement vertigineux, un doublement, puisque le quotidien français Le Monde, dans une enquête de 2013, l’estimait à 870 milliards de dollars par an. Ces bénéfices proviennent principalement du trafic de drogue, du trafic d’êtres humains et de la cybercriminalité.
2. La région sahélienne
Paradoxalement l’une des régions les plus pauvres du monde, le Sahel regorge de richesses naturelles minières comme l’or, le pétrole, le gaz, l’uranium, le phosphate, le cuivre et l’étain, ainsi que de ressources agricoles comme le fonio et la gomme arabique. La région offre d’importantes potentialités pour le développement des énergies renouvelables et abrite d’importants aquifères et des eaux de surface comme le lac Tchad et le fleuve Niger. Cela explique, comme pour la Libye, les interférences étrangères favorisant les conflictualités actuelles, source de déstabilisation des pays les plus vulnérables.
Nous avons assisté dans la région à de profondes mutations de la géopolitique saharienne après l’effondrement du régime libyen, pays qui possède le premier réservoir de pétrole en Afrique pour environ 7 millions d’habitants, avec plus de 44 milliards de barils, ainsi que d’importants réservoirs de gaz, environ 1 500 milliards de mètres cubes, peu exploités. À cela s’ajoutent les importantes réserves d’hydrocarbures de l’île de la Tortue, exploitées conjointement par le Sénégal et la Mauritanie. Bien avant, et surtout depuis la chute du régime de Kadhafi, le Sahel est l’un de ces espaces qui échappent souvent à toute autorité centrale, où se sont installés des groupes armés et des contrebandiers. Kadhafi disparu, ce pays n’ayant jamais eu d’État au sens hégélien du terme et le pouvoir s’étant appuyé sur des relations tribales, des centaines de milliers d’armes, dont 15 000 missiles sol-air, qui se trouvaient dans les entrepôts de l’armée libyenne, ont équipé les rebelles au fur et à mesure de leur avancée. Une partie a ensuite été accaparée par différents groupes qui opèrent au Sahel.
Face à ces actions de déstabilisation, il y a urgence à mettre en application une stratégie interrégionale qui associe l’ensemble des pays de la zone, en plus des institutions internationales et des grandes puissances, du fait que la région est devenue un espace ouvert pour divers mouvements terroristes et autres groupes qui prospèrent via le trafic d’armes ou de drogue, menaçant la sécurité régionale. Il s’agit de lever les contraintes, car la corruptibilité générale des institutions pèse lourdement sur les systèmes chargés de l’application des lois et sur la justice pénale en général, qui ont des difficultés à s’adapter aux nouveaux défis posés par la sophistication des réseaux du crime organisé. La collaboration interjuridictionnelle est ralentie par l’hétérogénéité des systèmes juridiques, notamment en Afrique. De plus, la porosité des frontières, de même que la coordination entre un grand nombre d’agences chargées de la sécurité aux frontières, posent de grands problèmes.
À terme, la stratégie vise à attirer graduellement les utilisateurs du système informel vers le réseau formel et ainsi à isoler les éléments criminels pour mieux les cibler, tout en diminuant les dommages collatéraux pour les utilisateurs légitimes. Le crime organisé au niveau de la région sahélienne pose un véritable défi aux États et nécessite une coopération internationale devant unifier le renseignement, sans lequel l’action risque d’être inefficace. Selon le Forum de l’administration fiscale africaine (ATAF), l’Afrique perd chaque année environ 85,4 milliards d’euros en raison de flux financiers illicites (FFI), un fléau qui entrave le développement du continent. Ces flux financiers transfrontaliers illégaux, ayant pour origine la mauvaise gouvernance, freinent le développement économique, social, culturel et politique de bon nombre d’États d’Afrique.
3. En conclusion
L’Algérie est fortement concernée par la stabilisation de l’espace sahélien, partageant avec la Libye 982 km de frontières, avec le Mali 1 329 km, avec la Mauritanie 461 km, avec le Niger 951 km et avec la Tunisie 1 010 km. Je rappelle que, dans une contribution sous ma direction parue en décembre 2011 à l’Institut français des relations internationales (IFRI), « L’Afrique du Nord face aux enjeux géostratégiques », j’avais soulevé certains questionnements, à savoir la sécurité au Sahel et les dangers de la déstabilisation de l’espace sahélien, compte tenu des liens dialectiques existant entre tensions géostratégiques, sécurité et développement.
À l’instar de nombreux pays, pour préserver sa sécurité et son développement, ce qui n’est pas propre à l’Algérie, la Constitution algérienne dispose, en son article 91 (alinéa 2), que le président de la République décide de l’envoi de l’armée après l’approbation à la majorité des deux tiers de chaque chambre du Parlement. Selon l’article 31, tout en s’abstenant de recourir à la guerre, l’Algérie peut participer au maintien de la paix dans le respect des chartes de l’ONU, de l’UA et de la Ligue arabe. Ces interventions peuvent également s’inscrire dans le cadre d’accords régionaux ou bilatéraux, de la défense de sa sécurité et de ses intérêts économiques, notamment avec le Niger, pour la réalisation du gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie-Europe, d’une longueur de 4 128 km et d’une capacité de 33 milliards de mètres cubes gazeux, qui doit traverser le Niger sur une distance d’environ 800 à 841 kilomètres. Son financement a été confié à la compagnie algérienne Sonatrach, le Niger n’ayant pas les moyens financiers.
A.M.

