Projet de loi de finances 2027 : Huit axes directeurs pour concilier l’efficacité économique et la cohésion sociale
Une loi de finances ne saurait remplacer une planification stratégique, qui fait cruellement défaut en Algérie, retraçant annuellement l’évolution des dépenses et des recettes budgétaires.
La population de l’Algérie est estimée à environ 49,4 millions d’habitants en 2026 et devrait atteindre 50,15 millions à l’horizon 2030 selon les projections des Nations unies. Le volume global de la population active a évolué ainsi : environ 11,58 millions de personnes en 2020, puis environ 13,81 millions de travailleurs en 2023-2024 selon les enquêtes de l’Office national des statistiques (ONS). Il faudrait un taux de croissance 2026/2030 d’au moins 8/9 % par an pour absorber un flux additionnel annuel de demandes d’emplois entre 350 000 et 400 000, qui s’ajoute au taux de chômage actuel. Ce taux est à redresser du fait des sureffectifs dans les entreprises publiques, les administrations et les emplois temporaires (faire et refaire les trottoirs), et du poids de l’informel dans le PIB, estimé en 2025 entre 30 % et 35 % du PIB national. Il constitue un amortisseur social important, touchant une large part des jeunes, des travailleurs indépendants et des salariés non déclarés. Selon des études sectorielles, l’emploi informel représente plus de 43 % de l’emploi total non agricole (et jusqu’à plus de 60 % dans le secteur privé non agricole).
Le PIB a évolué ainsi entre 2000 et 2025, avec des prévisions du FMI pour 2026/2030/2031 :
- 2000 : 54,8 Md$ (économie en sortie de décennie noire, début du boom pétrolier).
- 2005 : 107,0 Md$ (entrée dans la période des grands plans d’infrastructures).
- 2014 : 238,9 Md$ (sommet historique de l’ère du pétrole cher, à plus de 100 $ le baril).
- 2016 : 180,8 Md$ (chute brutale consécutive au contre-choc pétrolier de 2014).
- 2020 : 164,9 Md$ (point bas récent dû à la double crise de la COVID-19 et de la baisse de la demande globale).
- 2023 : 247,9 Md$ (forte reprise post-pandémie et réévaluation de la rente gazière avec la crise ukrainienne).
- 2024 : 269,3 Md$ (poursuite de la consolidation économique).
- 2025 : 285,7 Md$ (dynamisme soutenu, avec une croissance réelle de 3,9 %).
- 2026 : 317,1 Md$ (pic nominal attribuable à l’augmentation des prix et des volumes d’exportation d’hydrocarbures).
- 2027-2030 (projections FMI) : le FMI anticipe une stabilisation du PIB nominal au-dessus de la barre des 320 à 335 milliards de dollars, portée par la croissance de l’activité hors hydrocarbures (+4,6 % attendus), malgré un ralentissement progressif de la croissance réelle globale à moyen terme (estimée à 2,63 % d’ici 2030).
Sans compter les dépenses en dinars, le montant des importations en devises, y compris les services, a dépassé 1 200 milliards de dollars entre 2000 et 2025, la croissance ayant été en moyenne annuelle de 2,5 à 3,5 % sur cette période alors qu’elle aurait dû dépasser 8/9 % en raison de la mauvaise gestion, corruption, ou les deux à la fois. Un exemple de la non-proportionnalité entre dépenses monétaires et impacts sur le terrain : l’Algérie est classée 111e en innovation au niveau mondial pour 2026, alors qu’elle consacre une part importante de son budget au capital humain, 8,98 % du PIB entre 2025 et 2026, se positionnant en tête des investissements éducatifs dans la région Afrique du Nord / monde arabe. Elle devrait miser sur la bonne gouvernance, l’efficacité, la qualité et non sur la quantité.
La part de l’industrie dans le PIB est sur une courbe décroissante entre 1965 et 2025 : près de 13 % entre 1965 et 1977, 11 % entre 1985 et 1999 et 6,6 % entre 2000 et 2005. Selon le ministère de l’Industrie, le secteur industriel national contribue fin 2023 à 4,1 % du PIB (source APS, 12 mai 2024), et certains membres du gouvernement invoquent 5 % pour 2025. Selon le Premier ministère, l’assainissement des entreprises publiques a coûté au Trésor public environ 250 milliards de dollars durant les trente dernières années à fin 2020, dont plus de 90 % sont revenus à la case de départ, et plus de 65 milliards de dollars de réévaluation les dix dernières années à fin 2020, faute de maîtrise de la gestion des projets. Ces assainissements ont continué entre 2024 et 2025.
Autre reflet de la faiblesse d’une économie diversifiée, la salarisation de l’économie algérienne est peu développée, avec un pourcentage qui fluctue généralement de manière modérée dans une fourchette comprise entre 19 % et 25 % selon les périodes. Or, la part des salaires et de la rémunération du travail (connue en économie sous le nom de part du travail ou labor share) représente en moyenne autour de 50 % à 53 % du produit intérieur brut (PIB) à l’échelle mondiale. La moyenne varie fortement selon les économies, dépassant souvent 50-60 % dans les pays très industrialisés ou dotés d’un secteur salarié formel important, tandis qu’elle est souvent plus faible dans les pays en développement, où une grande partie de la population travaille dans l’agriculture de subsistance ou où l’informel est dominant.
La loi de finances 2027 : le caractère social de l’État
Existe-t-il une corrélation entre l’évolution de l’inflation et le niveau des salaires en Algérie ? Le constat qui suit serait biaisé sans la prise en compte des subventions, qui constituent des salaires indirects. Comprendre le processus inflationniste interne implique, à la fois, de le relier à l’inflation mondiale, aux équilibres macroéconomiques et macrosociaux internes et, selon une vision dynamique, à la répartition du revenu par couches sociales et à l’évolution des salaires et traitements, pour déterminer le pouvoir d’achat. Pour le FMI, après correction des données algériennes tenant compte des prix réels sur le marché de 1970 à fin 2023, la moyenne du taux d’inflation a été de 8,8 % par an et, durant cette période, le taux d’inflation cumulé aurait été de 6 969,61 %, un bien de consommation qui coûtait 100 dinars en 1970 coûtant 7 069,01 dinars à fin décembre 2023.
Selon Statista International, qui corrige légèrement les données de l’ONS, l’inflation en Algérie a évolué ainsi de 2014 à 2025 : 2014 : 2,92 % ; 2015 : 4,78 % ; 2016 : 6,40 % ; 2017 : 5,59 % ; 2018 : 4,27 % ; 2019 : 5,60 % ; 2020 : 6,70 % ; 2021 : 8,70 % ; 2022 : 10,20 % ; 2023 : 9,2 % ; 2024 : 4,1 % ; 2025 : 2,2 % en septembre, mais avec une reprise accélérée pour les produits de large consommation durant les neuf premiers mois de 2026. Bon nombre de biens ont connu entre 2020 et 2026 une hausse de 100 % à 300 %, comme les pièces détachées et bien d’autres produits, compte tenu de l’offre et de la demande, car le besoin est historiquement daté. Car nous avons les chiffres officiels et la réalité que vivent quotidiennement les citoyens, loin des bureaux climatisés des bureaucrates, les ménages algériens ne mangeant pas les chiffres. C’est que la structure du panier de l’ONS, dont les coefficients de pondération ne correspondent pas toujours aux dépenses réelles et marginales des familles face à la cherté de la vie.
Entre 2020 et 2025, le Salaire national minimum garanti (SNMG) en Algérie, souvent appelé SMIG ou SLIG par extension, est resté quasiment stable. Jusqu’en mai 2020, le salaire minimum était fixé à 18 000 DA. De juin 2020 à décembre 2025, avec l’application du décret présidentiel n° 21-137 qui a revalorisé le SNMG, il est remonté à 20 000 DA. En janvier 2026, une nouvelle hausse est entrée en vigueur via le décret n° 26-01, portant le SNMG à 24 000 DA, soit au cours actuel 160 euros (cours officiel) et 87 euros au cours du marché parallèle, un professeur d’université en fin de carrière percevant 1 300 euros au cours officiel et 727 euros au cours du marché parallèle, et les jeunes docteurs, qui n’ont rien à envier aux étrangers, environ 500 euros au cours du marché parallèle.
En 2025, le revenu national par habitant (souvent le RNB par habitant), c’est-à-dire le PIB plus les revenus reçus du reste du monde par les résidents, moins les revenus versés aux non-résidents, s’élève à 5 850 dollars selon les données de la Banque mondiale, contre 5 370 dollars en 2024. N’existant malheureusement pas d’enquêtes exhaustives sur un sujet extrêmement sensible mais déterminant pour la cohésion sociale, et au vu du constat sur le terrain et d’enquêtes de magister au niveau des universités, il faudrait au minimum de subsistance, sans vacances, sans voiture ni paiement de loyer, un salaire net moyen entre 45 000 et 50 000 dinars par mois pour une personne seule. Pour un ménage standard, les dépenses mensuelles moyennes avec paiement de loyer nécessiteraient entre 75 000 et 80 000 dinars net par mois et, pour avoir un niveau de vie convenable, entre 110 000 et 130 000 dinars pour un couple avec un ou deux enfants, sans voiture et payant un loyer raisonnable de 20 000 dinars par mois.
Le projet de loi de finances (PLF) pour 2027, comme les précédents, consacre le caractère social de l’État : un budget historique marqué par une forte expansion des dépenses publiques et une priorité absolue accordée au modèle social. En dépit des alertes sur le déficit budgétaire, le gouvernement choisit de maintenir son soutien massif à l’économie et aux citoyens. À ce titre, le PLF 2027 prévoit la mobilisation de 125 675 postes budgétaires au sein de la fonction publique algérienne. Ce total comprend 82 948 nouveaux postes et 42 727 postes vacants à pourvoir. Le secteur de l’Éducation nationale arrive en tête avec 46 223 postes prévus, suivi par le secteur de la Santé, qui devrait bénéficier de 28 329 postes supplémentaires. Ces deux secteurs regroupent ainsi la grande majorité des créations annoncées pour 2027.
Par ailleurs, l’évolution des transferts sociaux en Algérie entre 2000 et 2026 montre une explosion massive des montants alloués en dollars, bien que leur part relative dans le PIB soit restée structurellement élevée (oscillant généralement entre 10 % et 15 % de la richesse nationale). Cette trajectoire est largement financée par la rente des hydrocarbures, avec l’évolution suivante :
- année 2000 : 3,5 milliards USD, part dans le PIB : 6,4 %, dans un contexte où l’Algérie sort tout juste de la décennie noire et du plan d’ajustement structurel du FMI, les budgets restant encore prudents ;
- année 2010 : 13,2 milliards USD (~1 000 milliards de dinars), part dans le PIB : 2 % ;
- année 2015 : 16,1 milliards USD (~1 650 milliards de dinars), part dans le PIB : 9,8 % ;
- année 2020 : ~14,3 milliards USD (~1 800 milliards de dinars), part dans le PIB : 8,7 % ;
- année 2024 : 31,1 milliards USD (4 126 milliards de dinars), part dans le PIB : 11,5 %, dans un contexte d’introduction massive de nouveaux dispositifs comme l’allocation chômage pour les jeunes et de revalorisations successives des pensions de retraite ;
- année 2026 : 44,6 milliards USD (5 959 milliards de dinars), part dans le PIB : 14,2 %.
La loi de finances 2026 consacre près d’un tiers du budget total de l’État aux seuls transferts sociaux, établissant un record absolu pour protéger le pouvoir d’achat contre l’inflation. Dans ce cadre, la rémunération des fonctionnaires absorbe désormais à elle seule près de 34 % du budget global de l’État. Après les revalorisations successives opérées entre 2023 et 2025 (qui représentaient environ 47 % de hausse cumulée), il reste 53 % d’augmentation à appliquer pour atteindre l’objectif des 100 %. Selon les conditions budgétaires finales, ce reliquat de 53 % sera versé soit en une seule fois en 2027, soit étalé sur deux tranches. Selon le texte du PLF 2027, les budgets alloués aux rémunérations explosent pour atteindre une enveloppe globale de 6 087 milliards de dinars (environ 46,5 milliards de dollars). Cela représente une augmentation brute de 161 milliards de dinars par rapport à l’année précédente (5 926 milliards DA en 2026). Le déficit budgétaire en Algérie s’explique principalement par la dépendance chronique aux revenus des hydrocarbures et le poids élevé des dépenses publiques de fonctionnement et sociales.
Déficit budgétaire et accroissement de l’endettement public
En effet, pour le PLF 2027, comme pour ceux de 2025/2026, le budget est construit sur un prix fiscal de référence du baril de pétrole à 60 dollars (et 70 dollars pour le prix de marché), avec une prévision de croissance économique d’environ 4,2 % et une inflation autour de 4 %. Le PLF 2027 prévoit des recettes budgétaires totales de 9 251,14 milliards de dinars, soit environ 70,62 milliards de dollars, et des dépenses publiques (crédits de paiement) de 17 882,64 milliards de dinars, soit environ 136,51 milliards de dollars (certaines sources estiment les dépenses globales autour de 132 à 148 milliards de dollars selon les agrégats exacts retenus), donnant un déficit budgétaire de 8 631,5 milliards de dinars, soit environ 65,89 milliards de dollars.
Concernant la ventilation du fonctionnement par grandes masses, les gros consommateurs sont respectivement le ministère des Finances (20,92 %), le ministère de la Défense nationale (18,08 %), le ministère de l’Éducation nationale (10,66 %), le ministère de l’Intérieur (9,54 %, y compris la DGSN pour 4,68 %), le ministère de la Santé (6,48 %, dont l’administration générale 4,46 %), le ministère des Sports (5,75 %), l’Énergie et les Énergies renouvelables (6,14 %, dont électricité-gaz 5,29 % et hydrocarbures 3,67 %), l’Habitat et l’Urbanisme (4,83 %), l’Hydraulique (5,19 %), l’Agriculture (4,09 %), le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique (4,89 %), l’Industrie (1,56 %), l’Industrie pharmaceutique (0,31 %) et l’Économie de la connaissance et les start-up (1,01 %), le total des ministères étant évalué à 17 224 759 213 000 dinars.
Si la dette extérieure (envisagée vis-à-vis des créanciers étrangers) est très faible fin 2026, environ 1 % du PIB, il ne faut pas la confondre avec la dette publique totale de l’Algérie. Le déficit budgétaire de l’Algérie a fortement fluctué entre 2000 et les prévisions pour 2026-2027, oscillant selon les cycles des cours mondiaux des hydrocarbures et l’ampleur des dépenses publiques expansionnistes. Les budgets étaient globalement équilibrés ou affichaient de faibles déficits, portés par des prix élevés du baril de pétrole qui alimentaient le Fonds de régulation des recettes. La chute des prix pétroliers amorcée en 2014 a provoqué un net dérapage, avec un déficit record atteignant environ -13,9 % du PIB en 2015 et des montants en forte hausse, nécessitant le recours au financement non conventionnel en 2017. La pandémie de COVID-19 a poussé le déficit à -10,5 % du PIB en 2020. Après un répit en 2022 grâce à la flambée des prix du gaz et du pétrole, le déficit s’est de nouveau creusé pour atteindre environ -13,8 % à -14 % du PIB en 2024, en raison de la hausse des dépenses de fonctionnement et d’investissement. En 2025, le déficit est estimé autour de 10,5 % à 11,5 % du PIB (soit près de 61,7 milliards de dollars), atténué par des versements exceptionnels de dividendes d’entreprises publiques, avec en 2026 un écart budgétaire prévisionnel évalué à environ 70,6 milliards de dollars (soit près de 9 627 milliards de dinars).
Rappelons qu’entre 2000 et 2008, avec le boom pétrolier, la couverture totale était assurée par les recettes, qui ont massivement surpassé l’ensemble des charges de l’État. Les recettes budgétaires ont quadruplé, portées par un baril de brut élevé, couvrant largement les investissements publics tout en permettant d’accumuler une épargne colossale dans le Fonds de régulation des recettes (FRR). Entre 2009 et 2019, la crise financière de 2009, suivie du choc pétrolier majeur de 2014, a brisé cette dynamique : les recettes ne suffisaient plus à couvrir à la fois le fonctionnement (salaires, subventions) et l’investissement, et l’effondrement des marges a entraîné l’épuisement total du FRR en 2017 et un recours massif aux financements exceptionnels. En 2020, sous le double effet du Covid-19 et de la baisse des cours, les dépenses en capital ont été ajustées à la baisse. Avec un rebond des recettes globales en 2022 et 2023, la croissance exponentielle des dépenses de fonctionnement (hausse des salaires, allocations chômage) a capté l’essentiel des revenus fiscaux. En conséquence, les dépenses d’investissement ont dû être financées par un creusement historique du déficit global. Entre 2025 et 2027, les budgets récents confirment que le volume global des dépenses de l’État représente désormais près du double de ses recettes courantes, montrant que l’Algérie a un important besoin de financement pour maintenir son effort d’équipement, les dépenses courantes absorbant la majeure partie des recettes disponibles.
Selon le président Abdelmadjid Tebboune, l’Algérie refuse le principe d’un endettement extérieur généralisé (qualifié de « suicide politique » ou d’option écartée pour préserver la souveraineté nationale), mais un recours exceptionnel reste possible sous des conditions très strictes : tout financement extérieur doit répondre à une vision nationale et réfléchie ; les emprunts sont exclusivement réservés à des projets économiques générant une forte rentabilité (comme les infrastructures de transport ferroviaire) ; le recours aux banques privées ou au Fonds monétaire international (FMI) est formellement exclu et, concernant les partenaires multilatéraux étatiques, les éventuels emprunts doivent provenir uniquement d’institutions de développement dont l’Algérie est membre fondateur et contributrice, telles que la Banque africaine de développement (BAD). Le gouvernement, excluant le recours à l’endettement extérieur sauf exception, a recouru à la dette publique interne pour couvrir ses déficits budgétaires records (prévus à 9,6 % en 2026 et fortement expansionnistes en 2027). En pourcentage du PIB, celle-ci a évolué ainsi : 2000/2013, environ 6,5 % ; 2014/2019, environ 45 % ; 2020/2024, environ 45,7 % ; 2025/2026, environ 53,2 % ; et, selon les prévisions du FMI (rapport de septembre 2026), 60,4 % en 2027, environ 71,2 % en 2029 et, pour 2030/2031, entre 75 % et 79 % du PIB selon les scénarios. Or, en finançant massivement l’État, les banques nationales ont moins de capitaux disponibles à allouer au secteur privé et aux investissements productifs, et cette injection de liquidités pour financer des dépenses de fonctionnement non productives alimente la hausse des prix.
La dévaluation du dinar officiel voile l’importance du déficit budgétaire
Dans son évaluation au titre de l’article IV, publiée le 21 septembre 2026, le FMI alerte le gouvernement algérien : en l’absence de profondes réformes structurelles, le déficit budgétaire se creuserait entre 2027 et 2030, avec une baisse drastique des réserves de change. La théorie économique, qui postule que toute dévaluation dynamisera les exportations en les rendant moins chères au niveau international, avec comme hypothèse fondamentale une économie productive, est contredite par la situation actuelle de l’économie algérienne. La monnaie, en elle-même, ne peut être consommée ni utilisée directement comme bien de production dans le processus productif, étant un stock inerte qui ne produit rien et ne fait que faciliter les échanges. Toute masse monétaire en hausse, créant l’illusion d’une richesse fictive ne correspondant pas au niveau de production d’une Nation, amplifie l’inflation.
Les études empiriques sur le commerce extérieur algérien de 1970 à 2026 montrent qu’une dévaluation stimule rarement les exportations nationales hors hydrocarbures, en raison de la faiblesse de l’offre locale exportable. Pour preuve, le dinar algérien a connu une dépréciation accélérée entre 1970 et septembre 2026, et l’économie est toujours, en septembre 2026, dépendante de la rente des hydrocarbures, qui irrigue tout le corps économique et social, directement et indirectement.
- 1970 : 4,94 DA pour 1 dollar (équivalent à l’époque à environ 1 franc français).
- 1980 : 5,03 DA pour 1 dollar.
- 1995 : 47,68 DA pour 1 dollar (suite à la dévaluation de 40,17 % en avril 1994 dans le cadre de la thérapie de choc du FMI après la cessation de paiement).
- 2001 : 77,26 DA pour 1 dollar et 69,20 DA pour 1 euro.
- 2005 : 73,36 DA pour 1 dollar et 91,32 DA pour 1 euro.
- 2010 : 74,31 DA pour 1 dollar et 103,49 DA pour 1 euro.
- 2015 : 100,46 DA pour 1 dollar et 111,44 DA pour 1 euro.
- 2020 : 128,31 DA pour 1 dollar et 161,85 DA pour 1 euro.
- 2025 (septembre) : 129 DA pour 1 dollar et 152 DA pour 1 euro.
- 2026 (septembre) : 133,65 DA pour 1 dollar et 153,21 DA pour 1 euro.
Cette dépréciation du dinar officiel, avec un écart de 70 à 75 % par rapport au marché parallèle, amplifie les prix intérieurs pour les produits non subventionnés et permet artificiellement de diminuer le déficit budgétaire, puisque les recettes d’hydrocarbures sont reconverties en dinars dévalués, de même que les importations en devises, où la taxe douanière s’applique également à un dinar dévalué. Ce dérapage du dinar est une taxe que supporte, en fin de parcours, le consommateur.
Les raisons du déficit budgétaire et de l’endettement public et leur impact sur les réserves de change
Ce déficit a plusieurs causes : la dépendance aux hydrocarbures, les recettes de l’État reposant en grande partie sur les exportations de pétrole et de gaz, dépendance plus intense lors de la chute des cours mondiaux, qui fragilise directement l’équilibre des finances publiques ; le poids des transferts sociaux, les subventions généralisées et les aides sociales pesant lourdement sur le budget de l’État ; et l’accroissement des dépenses de fonctionnement, la masse salariale de la fonction publique et le train de vie de l’administration étant rigides. Cela a des impacts macroéconomiques : le financement du déficit par la création monétaire ou l’expansion de la liquidité alimente la hausse des prix et les tensions sur les réserves de change, l’utilisation des ressources en devises pour combler les déséquilibres réduit les matelas de sécurité extérieurs et, enfin, le recours accru à l’endettement intérieur réduit la capacité de financement disponible pour le secteur productif. Les grands projets d’infrastructure soutiennent la demande à court terme, mais leur efficacité dépend de la rigueur de leur ciblage.
Ainsi, l’envolée de la masse salariale, avec l’injection de cette masse monétaire sans contrepartie immédiate en production réelle, risque de créer une hausse mécanique des prix en creusant directement le déficit budgétaire vers un seuil estimé à plus de 9,6 % du PIB. Toutefois, le gouvernement a précisé que la mise en œuvre de l’augmentation des salaires en 2027 se ferait de manière progressive pour éviter que la hausse de la masse monétaire n’alimente l’inflation, du fait que les recettes de l’État reposent en grande partie sur les exportations de pétrole et de gaz, où la chute des cours mondiaux fragilise directement l’équilibre des finances publiques.
L’injection de liquidités stimule la demande globale en Algérie, mais le tissu productif local étant encore en développement (les exportations hors hydrocarbures étant marginales, environ 5 milliards de dollars en 2025, dont 67 % constituées de dérivés d’hydrocarbures, le taux d’intégration des entreprises publiques et privées ne dépassant pas 15 %), une grande partie de cette demande s’oriente vers des biens importés (matières premières, équipements, produits de consommation). Cela oblige la Banque d’Algérie à puiser dans ses réserves de change pour payer les fournisseurs étrangers. L’expérience des PPI, avec le recours à une régulation purement administrative des flux commerciaux, comporte des limites structurelles majeures qui risquent de pénaliser l’économie nationale à moyen terme, pour quatre raisons : une gestion administrative dépassée (« bureaucratique »), le risque de favoriser le marché parallèle de devises, l’asphyxie de l’appareil de production nationale, et les risques juridiques et de favoritisme. Ces mesures étant transitoires, la solution à terme, plutôt que des interdictions administratives via le PPI, est un protectionnisme sélectif et intelligent, basé sur l’utilisation de leviers fiscaux et douaniers flexibles, une gouvernance numérisée et transparente et la libération de l’investissement privé pour augmenter la productivité, seul garant de la défense de la valeur de la monnaie nationale (le dinar).
Les études macroéconomiques internationales concernant l’Algérie montrent clairement qu’en 2024 le déficit budgétaire était plus contenu et qu’entre 2025 et 2026, pour soutenir la croissance, l’État a massivement augmenté ses dépenses, propulsant le déficit budgétaire à 10,5 % du PIB en 2025, avec un impact sur les réserves de change, le déficit budgétaire et les réserves de change étant intrinsèquement liés par le canal unique des hydrocarbures. Comme le budget de l’État et les entrées de devises dépendent de la même source (le pétrole et le gaz), toute variation budgétaire majeure finit par impacter le stock de devises du pays. L’évolution des réserves de change de l’Algérie entre 2020 et 2031 montre une courbe en cloche : une baisse historique suivie d’un fort rebond post-COVID, avant d’entamer une trajectoire descendante sous l’effet des récents déficits budgétaires expansionnistes. Au-delà de la valeur nominale en dollars, le FMI s’inquiète de la baisse de la capacité de couverture des importations du pays. En 2024, les réserves de l’Algérie couvraient 11,1 mois d’importations de biens et services. Si la tendance du FMI se confirme, cette couverture chuterait à 3,3 mois en 2031, frôlant le seuil d’alerte international généralement fixé à 3 mois. Voici la trajectoire des réserves de change (en milliards USD) selon le FMI :
- 2020 : 48,2 Md$ (choc de la pandémie de Covid-19 et effondrement des cours du brut).
- 2021 : 45,3 Md$ (point bas historique de la décennie).
- 2022 : 61,0 Md$ (rebond post-Covid et flambée des cours du gaz/pétrole).
- 2023 : 70,6 Md$ (pic de reconstitution des matelas financiers extérieurs).
- 2024 : 68,9 Md$ (début de l’utilisation des excédents pour financer les dépenses publiques).
- 2025 : 51,0 Md$ (baisse marquée liée au déficit courant de 8,9 %).
- 2026 : 46,5 Md$ (projection actuelle du FMI).
- 2027 : 41,0 Md$ (projection).
- 2028 : 33,4 Md$ (projection).
- 2029 : 27,8 Md$ (projection).
- 2030 : 23,5 Md$ (projection).
- 2031 : 19,8 Md$ (seuil critique anticipé par le FMI).
Huit axes directeurs pour contrecarrer les prévisions du FMI
Dans ce cadre, et pour plus d’objectivité, lors de sa conférence de presse début octobre 2026, le président de la République a tenu à nuancer les prévisions du FMI, notamment concernant la baisse des réserves de change, en affirmant que la hausse structurelle des exportations hors pétrole et gaz amortira le choc sur la balance des paiements, avec l’entrée en production de grands gisements (fer de Gara Djebilet, phosphate à Tébessa, zinc à Amizour) qui généreront de nouvelles entrées de devises, l’État maintenant un contrôle rigoureux sur le commerce extérieur pour empêcher la fuite des devises. Face aux contraintes internes et externes, l’État algérien axe sa stratégie 2027/2030 sur huit axes directeurs dialectiquement liés, le président de la République ayant tenu à répondre aux prévisions pessimistes du FMI.
Premièrement, la loi de finances 2026, reconduite dans le PLF 2027, introduit des mesures majeures par la mise en place d’un dispositif exceptionnel d’abandon et d’assainissement des dettes fiscales (annulation totale des impayés antérieurs à 2011 et réduction de 30 % des droits simples pour la période 2012-2025, avec annulation des pénalités), afin d’inciter les opérateurs à régulariser leur situation avant fin 2026, ainsi que la réduction du taux de retenue à la source sur les dividendes de 15 % à 10 % pour stimuler l’investissement. L’obligation progressive d’utiliser des systèmes de caisse certifiés renforce la transparence et lutte contre le secteur informel.
Deuxièmement, le PLF 2027 prévoit une relance par l’investissement productif et les grands projets, reposant sur la stratégie de diversification hors hydrocarbures à travers le financement de projets structurants, une exonération des droits de douane et de la TVA sur l’importation ou l’achat local de composants et matières premières pour les sous-traitants des industries mécaniques, électroniques et électriques, et la mise en service opérationnelle du Guichet unique de l’investissement afin de faciliter les démarches des opérateurs économiques nationaux et étrangers.
Troisièmement, le PLF 2027 prévoit la modernisation administrative et la conformité fiscale pour compenser l’envolée des dépenses et optimiser les ressources, avec l’accélération de la transition numérique de l’administration pour traquer le secteur informel et élargir l’assiette de la fiscalité ordinaire, et des dispositions spécifiques comme l’instauration d’une taxe sectorielle de 20 % sur les bénéfices des entreprises de fabrication et d’importation de bière, ainsi que la création d’une nouvelle instance autonome, l’Autorité de régulation et de surveillance de l’assurance économique. Toutes ces mesures ont pour objectif, selon le gouvernement, de stimuler l’économie par l’injection de capitaux publics et de sécuriser le filet social, quitte à assumer à court terme un déficit budgétaire important que les autorités espèrent résorber à terme par les revenus des nouveaux projets.
Quatrièmement, si le gouvernement ne prévoit pas de nouvelles taxes qui touchent les revenus, il envisage en revanche de rationaliser les dépenses publiques par un meilleur ciblage et une plus grande maîtrise des grands projets d’infrastructure financés par l’État, afin d’optimiser l’allocation des ressources. Il a depuis longtemps été suggéré de remplacer le système actuel de subventions universelles (qui profite de manière disproportionnée aux plus aisés) par des transferts monétaires directs et ciblés vers les ménages à faibles revenus. À titre d’exemple, les subventions à la consommation d’énergie (électricité, gaz, carburants) sont estimées à environ 8 à 10 milliards de dollars par an, pesant lourdement sur l’équilibre financier de l’État et de la compagnie Sonelgaz, en déficit structurel. Pour les carburants, nous avons les prix suivants : essence sans plomb, 47 DA le litre ; gasoil (mazout), 31 DA ; GPL-c (Sirghaz), 12 DA, alors que le prix moyen mondial du litre d’essence tourne autour de 1,50 à 1,60 USD (soit plus de 200 à 260 DA le litre), plaçant l’Algérie parmi les pays les moins chers au monde (environ 78 % en dessous de la moyenne mondiale). Des pays producteurs comme l’Arabie saoudite, la Russie ou les États-Unis appliquent des tarifs à la pompe situés entre 0,60 et 0,85 USD le litre (soit entre 79 et 107 DA le litre), soit plus du double des prix pratiqués en Algérie. Le PLF 2027 ne prévoit pas de hausses d’impôts ou taxes susceptibles de provoquer une augmentation des prix et d’affecter le pouvoir d’achat des citoyens. Néanmoins, le texte ouvre la voie à une éventuelle hausse des prix, évoquant une « flexibilité réglementaire » qui concilie la viabilité économique des opérateurs et la préservation de la cohésion sociale.
Cinquièmement, le PLF 2027 envisage d’élargir l’assiette fiscale, dont la fiscalité ordinaire, avec la taxation des grandes fortunes, celles supérieures à 80 millions de dinars (8 milliards de centimes), à des taux allant de 0,2 à 1, alors que jusque-là seuls les patrimoines de plus de 100 millions de dinars étaient soumis à l’impôt sur la fortune. Il prévoit aussi de mobiliser les recettes hors hydrocarbures en réduisant les niches fiscales, de supprimer les exemptions et dépenses fiscales jugées inefficaces, et de procéder à un resserrement monétaire en ajustant les taux directeurs et en résorbant l’excès de liquidité bancaire si les pressions inflationnistes s’intensifient.
Sixièmement, le gouvernement entend développer la numérisation par la modernisation de l’administration fiscale et, à terme et progressivement, introduire une plus grande flexibilité du taux de change du dinar, qui permettrait d’absorber les chocs extérieurs sur les hydrocarbures, d’améliorer la compétitivité de l’économie nationale et de réduire l’écart important avec le marché parallèle des devises. Parallèlement, il est prévu la création du dinar numérique, la Banque d’Algérie préparant la mise en circulation à moyen terme d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) pour suivre électroniquement les flux financiers et éradiquer le marché informel de la liquidité.
Septièmement, en lien avec l’axe précédent, le grand défi pour le gouvernement est de capter l’importante masse monétaire de la sphère informelle. La circulation fiduciaire hors banques (argent liquide dans l’informel) représente 9 654 milliards de dinars algériens (environ 62,68 milliards de dollars) à la fin novembre 2025, ce qui correspond à 45,7 % du bilan de la Banque d’Algérie ou environ 33,5 % à 34 % de la masse monétaire globale (M2), et constitue l’un des plus grands défis macroéconomiques du pays. Elle prive l’État de ressources fiscales majeures et accentue le besoin de financement intérieur. Entre 2020 et 2024, le président Abdelmadjid Tebboune a publiquement évalué la masse monétaire circulant dans le secteur parallèle à près de 90 milliards de dollars (représentant, selon les experts, entre 35 % et 45 % du PIB national). Entre 2025 et 2026, concernant le volume de « cash », les données publiées par la Banque d’Algérie montrent que la monnaie fiduciaire en circulation stricte hors banques s’établit à plus de 9 654 milliards de dinars, soit environ 62,6 milliards de dollars. L’ensemble de la valeur des activités informelles (actifs sous forme de marchandises, devises parallèles, immobilier) continue de graviter globalement autour de 75 à 80 milliards de dollars.
Huitièmement, le gouvernement entend développer la finance islamique, dont l’Algérie a connu l’évolution suivante. Durant la période 2000-2019, la finance islamique a évolué sans aucun cadre juridique propre dans le droit bancaire algérien. Elle reposait uniquement sur deux banques privées à capitaux du Golfe : Al Baraka Bank (lancée en 1991) et Al Salam Bank (introduite en 2008). Pour ce qui est des montants (2000-2019), l’encours total fluctuait en dessous de 1 milliard de dollars, représentant à peine 1 % à 2 % des parts du marché financier national, le secteur étant ultra-dominé par les banques publiques traditionnelles. L’adoption du règlement n° 20-02 de la Banque d’Algérie en mars 2020 a tout changé : pour la première fois, l’État a défini légalement les opérations de banque islamique et a autorisé les banques publiques (BNA, CPA, BADR, etc.) à ouvrir des « fenêtres islamiques » (guichets dédiés). Sous l’effet de l’ouverture de centaines de guichets à travers les banques publiques, la progression des dépôts a suivi une courbe exponentielle : fin 2021, environ 444 milliards DA (soit ~3,3 milliards USD) ; fin 2022, environ 554 milliards DA (soit 4,1 milliards USD) ; fin 2023, 680 à 800 milliards DA (soit 5,1 à 6 milliards USD) ; début 2025, 900 milliards DA (soit 6,8 milliards USD) ; et courant 2026, le marché franchit officiellement le seuil historique des 1 000 milliards de dinars, équivalant à environ 7,5 milliards de dollars.
En conclusion
Comme dans tous les pays, le gouvernement algérien est confronté à ce dilemme : comment concilier l’efficacité économique, une Nation ne pouvant distribuer plus que ce qu’elle produit, la richesse provenant des entreprises libérées de toute entrave bureaucratique, l’État étant un régulateur stratégique en économie de marché concurrentielle, au sein d’une planification stratégique tenant compte des contraintes internes et externes, loin de tout monopole public ou privé ? Il s’agit de concilier les coûts sociaux et les coûts privés, donc la nécessaire cohésion sociale. Mais attention : pas de populisme, pas de nivellement par le bas, les couches moyennes étant le pilier de tout processus de développement. Des rémunérations et des salaires sans contreparties productives alimentent le processus inflationniste, pénalisant les revenus fixes et les couches et catégories les plus défavorisées, l’inflation jouant, et c’est une loi universelle, comme vecteur de redistribution au profit des revenus variables et encourageant les actions spéculatives.
A.M.

