Transition énergétique et marchés carbone : L’Algérie dicte ses conditions
À l’ouverture d’un atelier consacré au financement climatique, le Premier ministre Sifi Ghrieb a réaffirmé les engagements climatiques de l’Algérie tout en fixant ses lignes rouges soulignant la nécessité d’une décarbonation « progressive et étudiée », qui ne sacrifie ni la sécurité énergétique ni les besoins de développement.
L’Algérie ne fera pas de la transition une course imposée de l’extérieur. Le Premier ministre, Sifi Ghrieb, l’a dit mardi au Centre international de conférences Abdelatif-Rahal soulignant que le marché du carbone ne saurait être un simple outil de conformité, mais un champ économique à part entière, placé sous des règles nationales qui protègent les intérêts du pays. Une doctrine posée devant les participants à l’atelier sur le financement climatique et les marchés du carbone, au moment où l’Europe elle-même peine à tenir le cap qu’elle voulait imposer aux autres. Le Premier ministre a d’abord rappelé que l’engagement climatique du pays s’inscrit dans une vision conciliant développement national et responsabilités environnementales, à travers la Constitution de 2020, la stratégie nationale de l’hydrogène vert de 2023 et la contribution déterminée au niveau national actualisée, déposée en août. Celle-ci prévoit de réduire les émissions de 14 % à l’horizon 2035, avec la possibilité de monter à 31 %. Mais il a aussitôt posé la singularité algérienne, en étant un État producteur et exportateur d’hydrocarbures, dont la transition doit préserver la sécurité énergétique et la stabilité de l’économie nationale.
Ce plaidoyer prend un relief particulier dans le contexte actuel. Depuis des années, l’Union européenne érige sa trajectoire de décarbonation en norme, par le système d’échange de quotas (ETS) et son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), entré dans sa phase définitive en janvier 2026. Ce dernier touche directement les exportateurs de pays tiers, notamment dans l’acier, l’aluminium ou les engrais. Or la guerre en Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz ont fait flamber les prix du gaz, jusqu’à 70 % selon certaines estimations, et placé Bruxelles devant ses contradictions. La Commission a dû proposer des aménagements du marché carbone pour contenir les prix et offrir de la souplesse à l’industrie sur les quotas gratuits. La Commission veut tenir le cap, et il faut donc parler d’assouplissements et de reports plutôt que d’abandon. Mais le signal est limpide, ceux qui prescrivaient la vitesse aux autres lèvent eux-mêmes le pied dès que la facture énergétique grimpe.
C’est précisément l’argument qu’Alger avance depuis longtemps. Si l’Europe, riche et industrialisée, ne peut absorber le coût d’une décarbonation précipitée, comment l’exiger des économies à revenu intermédiaire ou faible ? M. Ghrieb a réitéré l’attachement de l’Algérie au principe des responsabilités communes mais différenciées. Il a défendu une position de négociation visant à protéger les économies des pays en développement et producteurs d’énergie, et à peser sur l’avenir du financement climatique, en tenant compte des réalités du Sud.
Un cadre souverain avant d’ouvrir le marché
Fidèle à cette logique, le Premier ministre a insisté sur la préparation. L’Algérie doit se doter de cadres réglementaires, institutionnels et techniques garantissant transparence, intégrité et protection des intérêts nationaux avant de s’engager pleinement dans les mécanismes internationaux, notamment ceux de l’article 6 de l’Accord de Paris. Il s’agit de prévenir le double comptage des réductions d’émissions et de trancher les questions décisives comme les modalités d’approbation des projets, propriété des unités carbone, enregistrement et suivi. En d’autres termes, savoir à qui appartiennent les crédits avant que d’autres ne le décident.
L’effort suppose aussi de mobiliser des moyens. M. Ghrieb a appelé à associer davantage le secteur privé national, les banques et institutions financières, tout en attirant les investissements étrangers, grâce à des mécanismes de garantie et de partage des risques. Il vise un portefeuille national cohérent de projets climatiques adossé à une base juridique unifiée, et a plaidé pour le renforcement des capacités de mesure, de notification et de vérification des émissions.
Sur le terrain, il a mis en avant le rôle de Sonatrach et de Sonelgaz qui ont engagé un programme solaire, un plan de fin du torchage routinier, un objectif de zéro émission de méthane en 2030, un programme d’efficacité énergétique, et de captage de carbone et un plan national hydrogène vert. Le Premier ministre a enfin pressé les mécanismes internationaux, au premier rang desquels le Fonds vert pour le climat, de devenir plus réactifs avec des procédures simplifiées, lourdeurs administratives levées, subventions et financements concessionnels renforcés, garanties d’investissement et transfert de technologie. La réussite, a-t-il conclu, se mesurera à la capacité de transformer les stratégies en investissements concrets, sans casser la dynamique du développement. Alger tient son cap et s’engage, mais à son rythme et selon ses règles. Samira Ghrib

