Culture

Hommage à Mouloud Mammeri : Un legs inestimable pour la sauvegarde du patrimoine immatériel

37 ans après sa disparition tragique le 26 février 1989, l’œuvre intellectuelle et anthropologique de Mouloud Mammeri continue d’irriguer la recherche algérienne et témoigne d’un combat visionnaire pour la sauvegarde du patrimoine culturel national.

Écrivain, linguiste, anthropologue et chercheur infatigable, cet intellectuel majeur a consacré sa vie à extraire de l’ombre des pans entiers de la culture populaire algérienne, transformant une tradition orale fragile en objet d’étude scientifique reconnu internationalement. L’anthropologue Hamid Billek souligne à l’APS l’importance capitale de ce travail de mémoire. Lors d’un hommage rendu à l’écrivain, il rappelle que « le dossier pour le classement de l’Ahellil sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO était essentiellement composé de travaux de Mouloud Mammeri ». Cette reconnaissance mondiale, intervenue en 2008, près de vingt ans après la mort du chercheur, valide rétrospectivement une méthodologie pionnière. L’œuvre « L’Ahellil du Gourara », publiée en 1984, illustre parfaitement cette volonté obsédante de sauvegarder ce qui risquait de disparaître. En consignant ces chants rituels polyphoniques du sud algérien, Mammeri a assuré leur transmission aux générations futures et leur a offert une légitimité scientifique. C’est au cours d’une exploration de la région du Gourara, située au nord du Touat dans le Sahara algérien, que Mammeri découvre cette richesse culturelle insoupçonnée et décide immédiatement d’agir. Refusant la posture du chercheur solitaire, il constitue une équipe pluridisciplinaire pour recueillir méthodiquement la poésie et les chants polyphoniques traditionnels. Cette démarche collective témoigne d’une approche moderne de l’anthropologie. Il transcrit les poèmes et les expressions populaires locales avec une précision d’orfèvre, conscient que chaque mot, chaque intonation porte en lui des siècles de civilisation. Ce travail patient et minutieux constitue aujourd’hui un corpus irremplaçable pour les chercheurs qui étudient les sociétés sahariennes.

Son travail sur la poésie répond également à ce souci obsessionnel de préservation. Dans « Les Isefra de Si Mohand » et « Poèmes kabyles anciens », Mammeri dépasse largement le rôle du simple traducteur. Il réussit l’exploit de transmettre une façon de vivre, une organisation sociale, une vision du monde. Chaque vers devient une fenêtre ouverte sur une société aux codes complexes et raffinés. Comme il le formulait lui-même dans une phrase devenue emblématique, la culture n’est pas un vestige figé dans le passé, mais une force vivante qui façonne le présent. « La culture n’est pas un vestige, c’est une sève, elle n’est pas un objet de contemplation nostalgique, elle est l’aliment de notre présent et le levain de notre futur », écrit-il dans son œuvre posthume « Culture savante, culture vécue », publiée en 1991.

À l’Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, qui porte fièrement son nom, les chercheurs contemporains continuent d’étudier cette méthodologie singulière alliant rigueur académique et sensibilité de terrain. Ils observent que Mammeri a instauré une véritable rupture épistémologique dans l’approche du patrimoine culturel algérien. Il a utilisé les outils de la modernité occidentale – phonétique, syntaxe, sémiologie – non pas pour imposer un regard étranger, mais pour réhabiliter et légitimer des savoirs ancestraux trop longtemps méprisés ou ignorés. Cette synthèse entre méthodes scientifiques modernes et respect profond des traditions populaires constitue l’originalité majeure de son approche.

Les universitaires rappellent également que la création du Centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques, le fameux CRAPE, sous sa direction, représente bien plus qu’une simple institution académique. Mourad Betrouni, chercheur à l’UMMTO, considère qu’il s’agit d’une « action fondatrice d’un processus de production d’un savoir préhistorique national ». Le CRAPE est devenu le creuset d’une génération de chercheurs algériens formés à une méthodologie rigoureuse et décolonisée. Mammeri y a insufflé une éthique de la recherche qui refuse l’exotisme et l’orientalisme pour privilégier une approche endogène de la culture algérienne.

Le rôle de Mammeri l’anthropologue dans la préservation du patrimoine immatériel demeure indissociable de son œuvre littéraire. Si ses romans célèbres comme « La Colline oubliée » ou « L’Opium et le Bâton » explorent les déchirements identitaires face à la colonisation et à la guerre de libération, ils servent également de conservatoire pour les coutumes, les structures morales et les rites du terroir kabyle. Chaque description, chaque dialogue porte en lui une dimension ethnographique. La fiction devient ainsi un autre véhicule de transmission culturelle, peut-être plus accessible que les travaux scientifiques.

Pour les universitaires qui étudient aujourd’hui son legs, la vision de Mammeri dépasse largement la simple accumulation d’archives. « La préservation du patrimoine national, telle qu’il l’a conçue, ne se limite pas à l’archive, elle vise à réconcilier l’Algérie avec la profondeur millénaire de son histoire », estiment-ils. Cette ambition visionnaire résonne avec une acuité particulière dans l’Algérie contemporaine, confrontée aux défis de la mondialisation et à la nécessité de préserver ses spécificités culturelles sans sombrer dans un passéisme stérile.

Mohand Seghir

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