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350 pétroliers bloqués dans le détroit d’Ormuz : Les routes énergétiques sous tension

Au 17e jour de la guerre au Moyen-Orient déclenchée par l’attaque américano-israélienne contre l’Iran, le blocage quasi total du détroit d’Ormuz, par lequel transitaient avant la guerre quelque 20 millions de barils de pétrole par jour, soit un cinquième de la consommation mondiale, plonge les marchés énergétiques dans une crise majeure. Les routes alternatives mises en place par les États du Golfe demeurent insuffisantes pour compenser les pertes, tandis que les manœuvres diplomatiques et militaires autour de ce verrou stratégique redessinent les équilibres géopolitiques mondiaux.

Le détroit d’Ormuz, cette étroite bande d’eau reliant le golfe Persique à l’océan Indien, n’a jamais aussi bien porté son surnom de « jugulaire du pétrole mondial ». Depuis le déclenchement, le 28 février 2026, des attaques conjointes des États-Unis et de l’entité sioniste contre l’Iran, le passage est devenu un champ de confrontation à part entière. Quelque 350 pétroliers, chargés ou à vide, y sont actuellement immobilisés, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Seuls 80 navires environ ont pu le franchir depuis le début des hostilités. L’Iran considère les bâtiments appartenant aux États-Unis et à leurs alliés comme des « cibles légitimes », un positionnement qui a de facto paralysé l’essentiel du trafic maritime dans la zone.

Des oléoducs de substitution poussés à leurs limites

Face à cette asphyxie, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis tentent de détourner leurs exportations par des voies terrestres. Riyad s’appuie sur l’oléoduc reliant Abqaiq, sur la côte orientale, au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Le 9 mars, le royaume a enregistré un record historique d’exportations depuis ses terminaux occidentaux : 5,9 millions de barils par jour, contre une moyenne de 1,7 million en 2025. Amin Nasser, PDG de Saudi Aramco, a promis que l’oléoduc atteindrait sa pleine capacité de 7 millions de barils par jour « dans les prochains jours ». Les Émirats, de leur côté, redirigent du brut vers le port de Fujaïrah, sur le golfe d’Oman, contournant ainsi le détroit. Mais les volumes restent modestes : de 1,5 million de barils par jour habituellement, les capacités ne peuvent guère dépasser 1,8 million, selon l’AIE. Au total, les deux pays disposent d’une capacité de transport supplémentaire pouvant atteindre 5,5 millions de barils par jour. Cela reste largement en deçà des besoins. « Malgré des chargements records à Fujaïrah et Yanbu, les exportations effectives du Moyen-Orient ne représentent toujours qu’environ un tiers de leur niveau normal », relève la société d’analyse Kpler. Le Koweït, le Qatar, Bahreïn et l’Irak, qui exportent la quasi-totalité de leur brut via le détroit, ne disposent d’aucune alternative terrestre significative, comme le souligne une étude de la banque Standard Chartered publiée le 9 mars. L’oléoduc Irak-Turquie, au départ du Kurdistan irakien, est à l’arrêt en raison d’attaques sur les champs pétroliers. Plus loin, au Kazakhstan et en Azerbaïdjan, les capacités sont contraintes, et l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui débouche en Méditerranée orientale via la Turquie, a lui aussi été visé par l’Iran au début du conflit.

Un baril à 103 dollars et le spectre inflationniste

Les conséquences sur les marchés sont immédiates. Lundi, le baril de Brent s’échangeait autour de 103 à 106 dollars, en hausse de plus de 7 % sur la semaine, tandis que le West Texas Intermediate américain oscillait entre 97 et 100 dollars. Avant la guerre, le think tank Rystad Energy anticipait un prix moyen de 60 dollars le baril en 2026, dans un marché confronté à un excédent structurel. Depuis le 28 février, les cours ont fluctué entre 80 et 120 dollars, reflétant une volatilité extrême alimentée par l’incertitude géopolitique.

« La flambée des prix du pétrole continue de replacer la question de l’inflation au centre du débat macroéconomique mondial », observe John Plassard, responsable de la stratégie d’investissement de la banque Cité Gestion. Arthur Jurus, d’ODDO BHF, estime quant à lui que « même avec un pétrole durablement autour de 100 dollars, l’impact sur les économies développées resterait relativement modéré : environ 0,7 point d’inflation supplémentaire et 0,1 point de croissance en moins ».

Choc inflationiste

Mais c’est dans les pays importateurs les plus vulnérables, notamment en Asie du Sud et en Afrique, que le choc promet d’être le plus sévère. Le Programme alimentaire mondial a d’ores et déjà averti que la perturbation des chaînes d’approvisionnement pourrait entraîner une hausse des prix des denrées alimentaires et plonger des millions de personnes dans une insécurité alimentaire accrue. Kpler anticipe que les raffineurs asiatiques devront se tourner vers des cargaisons longue distance en provenance du bassin atlantique — États-Unis, Afrique de l’Ouest, Amérique latine —, mais ces routes commerciales nécessitent davantage de navires dans un marché des pétroliers déjà tendu, et le potentiel supplémentaire ne dépasse pas quelques centaines de milliers de barils par jour.

Sur le terrain, l’escalade militaire ne connaît pas de répit. Les frappes américaines du week-end dernier ont visé l’île iranienne de Kharg, située à une trentaine de kilomètres des côtes et qui abrite le principal terminal d’exportation pétrolier de l’Iran. Selon l’agence de presse iranienne Fars, aucune infrastructure pétrolière n’a été endommagée pour l’instant, mais le président Donald Trump a menacé de les prendre directement pour cible. « Si la capacité d’exportation de l’Iran venait à être détruite, l’impact sur les prix du pétrole pourrait s’avérer plus durable, même en cas de fin du conflit », avertit Arne Lohmann Rasmussen, analyste chez Global Risk Management. Téhéran a dénoncé les frappes israéliennes contre ses dépôts de carburant — notamment celui de Shehran, dans la capitale — comme un « écocide » et une « violation du droit international », le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi pointant les risques de contamination des sols et des nappes phréatiques « sur plusieurs générations ». En représailles, l’Iran a riposté par des tirs de drones et de missiles visant l’entité sioniste, la Jordanie, l’Irak et des pays du Golfe abritant des installations militaires américaines. Lundi, une attaque de drone a provoqué un incendie dans la zone industrielle pétrolière de Fujaïrah, sur la côte orientale des Émirats arabes unis — précisément le site qui permet de détourner une partie des exportations bloquées par la paralysie d’Ormuz. L’événement illustre le risque souligné par Kathleen Brooks, analyste chez XTB : que la « crise du transport maritime » se mue en « crise d’approvisionnement plus large si l’Iran frappait des hubs d’exportation clés » dans la région.

Manœuvres diplomatiques et fractures entre alliés

Le président américain Donald Trump a appelé samedi ses alliés et la Chine à sécuriser le détroit d’Ormuz. S’exprimant à bord d’Air Force One, il a affirmé mener des discussions avec sept pays, sans les nommer. « Ils obtiennent la majeure partie de leur pétrole, environ 90 %, par ce détroit. Je leur ai dit : « Voulez-vous participer ? » Nous verrons ce qui se passera », a-t-il déclaré, assurant que le conflit pourrait se terminer « assez rapidement ». Il a également proposé à Pékin de coopérer sur ce dossier et menacé de reporter un voyage officiel prévu en Chine fin mars, même si la partie chinoise a assuré lundi « rester en communication » avec Washington. Mais la coalition espérée par la Maison-Blanche se heurte à des résistances majeures. Si le Royaume-Uni s’est montré ouvert au plan américain, la Chine, la France et l’Allemagne ont exprimé leurs réticences. Berlin a été le plus catégorique. « Ce n’est pas la guerre de l’OTAN. L’OTAN est une alliance défensive », a tranché le porte-parole du gouvernement allemand, Stefan Kornelius, mettant en garde contre une extension des opérations militaires qui « comporterait des risques majeurs pour d’autres partenaires au Moyen-Orient et dans la région du Golfe ». Le Japon a, pour sa part, indiqué ne pas envisager d’opération de sécurité maritime dans la zone, sa Première ministre Sanae Takaichi estimant qu’une telle mission serait « extrêmement difficile juridiquement ». Donald Trump a répliqué en évoquant « des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’OTAN » en cas de refus, faisant peser la menace d’une mise en cause de la solidarité transatlantique.

De son côté, un responsable de l’Alliance ayant requis l’anonymat a confirmé que les alliés avaient « déjà pris des mesures pour assurer une sécurité supplémentaire en Méditerranée » et que des discussions étaient en cours sur d’éventuelles actions complémentaires. Mais un système de convoi militaire dans le détroit ne permettrait, selon Bridget Diakun, analyste chez Lloyd’s List Intelligence, de rétablir « au mieux, 10 % » du trafic habituel.

 « Ormuz est ouvert, fermé aux ennemis »

De son côté, le ministre iranien des Affaires étrangères a rejeté lundi toute idée de cessez-le-feu. « Nous n’avons envoyé aucun message et n’avons demandé aucun cessez-le-feu », a affirmé Abbas Araghchi, cité par l’agence ISNA, ajoutant : « Dans les prochains jours, nous célébrerons notre victoire dans cette guerre. » Le chef de la diplomatie iranienne a précisé que le détroit d’Ormuz « est ouvert et seulement fermé aux ennemis », signalant que Téhéran n’entend pas bloquer l’ensemble du trafic commercial. Un indice est venu conforter cette lecture : un navire battant pavillon pakistanais aurait franchi le détroit avec son système d’identification automatique (AIS) activé, selon le site spécialisé MarineTraffic, « laissant supposer que certaines cargaisons pourraient bénéficier d’un droit de passage négocié » avec l’Iran. Si cette hypothèse se confirmait, une partie des barils immobilisés dans le Golfe pourrait être acheminée, mais dans des proportions qui resteraient marginales au regard des flux habituels.

Depuis le 28 février, les frappes américano-israéliennes ont causé environ 1 300 morts en Iran, dont l’ancien Guide suprême Ali Khamenei. Téhéran a promis de « réduire en cendres » les sites pétroliers liés aux États-Unis dans la région. Les Nations unies ont réitéré leur appel à toutes les parties pour qu’elles respectent le droit international humanitaire, protègent les civils et les infrastructures sanitaires, et œuvrent d’urgence pour mettre fin à l’escalade. Mais à ce stade, les dynamiques militaires et les positions diplomatiques semblent se renforcer mutuellement dans un cercle d’escalade dont les conséquences, énergétiques, économiques et humaines, se diffusent bien au-delà du Moyen-Orient.

Samira Ghrib

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