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Guerre au Moyen-Orient : Islamabad en ordre de bataille pour des négociations incertaines

Au troisième jour d’un cessez-le-feu conclu entre Washington et Téhéran, la capitale pakistanaise s’est transformée vendredi en ville fantôme pour accueillir des négociations américano-iraniennes dont dépend l’avenir de la stabilité régionale. La trêve de deux semaines, jugée « fragile » depuis son annonce mercredi, tient pour l’instant, mais sur fond de frappes israéliennes meurtrières au Liban qui font peser une menace sérieuse sur le processus diplomatique en cours.

Islamabad a décrété jeudi et vendredi jours fériés. L’hôtel de luxe devant accueillir les pourparlers a été vidé de sa clientèle habituelle, placé sous haute sécurité. Les délégations américaine et iranienne devaient s’y retrouver pour les premières discussions directes après plus d’un mois de tensions militaires. La délégation américaine est conduite par le vice-président J. D. Vance, aux côtés de l’émissaire spécial Steve Witkoff et de Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Avant d’embarquer à bord d’Air Force Two, Vance a affiché une posture d’ouverture conditionnelle : « Si les Iraniens sont prêts à négocier de bonne foi, nous sommes tout à fait disposés à leur tendre la main », a-t-il déclaré, ajoutant vouloir des « négociations positives ». Côté iranien, la participation demeure incertaine. Le porte-parole de la diplomatie de Téhéran a conditionné la présence de sa délégation « au respect par les États-Unis de leurs engagements en matière de cessez-le-feu sur tous les fronts ». Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a posé deux préalables publics sur le réseau X : « Un cessez-le-feu au Liban et le déblocage des avoirs iraniens avant le début des négociations. Ces deux conditions doivent être remplies. »

La question libanaise cristallise les tensions. Plus de 300 personnes ont été tuées au Liban lors des seules frappes israéliennes de mercredi, provoquant un tollé international. Le Pakistan, pays médiateur, avait pourtant assuré, au moment de l’annonce de la trêve, qu’elle s’appliquait « partout, y compris au Liban » — une affirmation démentie ensuite par Israéliens et Américains. Le Premier ministre libanais Nawaf Salam a demandé jeudi à son homologue pakistanais Shehbaz Sharif de « confirmer » l’inclusion du Liban dans l’accord.

La mobilisation diplomatique internationale est sans précédent. L’Algérie a condamné « avec la plus grande fermeté les frappes barbares et sauvages » visant le Liban, appelant à mobiliser la communauté internationale pour « mettre un terme à cette agression éhontée ». Le Pakistan, l’Irak, la Russie, le Japon, la Turquie ont convergé vers la même exigence : étendre la trêve au Liban. Moscou a été explicite : « Ces accords ont une dimension régionale et s’étendent en particulier au Liban », a indiqué la diplomatie russe après un entretien entre Sergueï Lavrov et son homologue iranien Abbas Araghchi. La porte-parole Maria Zakharova a prévenu que la poursuite des frappes israéliennes « menace de faire échouer le processus de négociation qui commençait à se dessiner ».

À Doha, le Premier ministre britannique Keir Starmer et l’émir du Qatar ont salué le cessez-le-feu et appelé à une « action concertée » pour le consolider. Starmer et Trump s’étaient également entretenus sur la « nécessité d’un plan fonctionnel » pour rétablir la circulation dans le détroit d’Ormuz. La situation humanitaire en Iran suscite quant à elle une alarme croissante : la Croix-Rouge internationale a dépêché vendredi depuis Ankara un convoi d’urgence, le porte-parole de la Fédération décrivant une situation « désespérée » et un système de santé « détruit ».

Pétrole sous tension, risque de pénurie de kérosène

Le conflit frappe de plein fouet les marchés énergétiques. Le baril de Brent progressait vendredi matin de 0,78 % à 96,67 dollars, et le WTI de 0,88 % à 98,73 dollars, portés par les inquiétudes sur les dommages aux infrastructures régionales. L’Arabie saoudite a annoncé que les attaques répétées sur ses installations ont amputé sa capacité de production de 600 000 barils par jour, auxquels s’ajoutent 700 000 barils journaliers de perte sur l’oléoduc est-ouest. TotalEnergies a confirmé la mise à l’arrêt de la raffinerie Satorp, codétenue avec Aramco sur le Golfe, après des frappes dans la nuit du 7 au 8 avril ayant endommagé l’un de ses deux trains de traitement.

Le secteur aérien tire lui aussi la sonnette d’alarme. Dans une lettre adressée à la Commission européenne et révélée par le Financial Times, le lobby ACI Europe, représentant quelque 600 aéroports dans une cinquantaine de pays, avertit qu’une « pénurie systémique de kérosène deviendra une réalité » dans l’Union européenne si le détroit d’Ormuz ne rouvre pas « de manière stable et significative dans les trois prochaines semaines ». L’organisation réclame à Bruxelles un suivi d’urgence des approvisionnements sur les six prochains mois, ainsi qu’un assouplissement des contraintes réglementaires sur les émissions énergétiques.

La pression économique conjuguée aux avancées diplomatiques d’Islamabad pourrait constituer le principal levier pour transformer cette trêve provisoire en accord durable. Donald Trump a dit se montrer « très optimiste » sur la possibilité de conclure un accord de paix, tout en reconnaissant « l’important écart des positions » entre les deux parties. Des pourparlers entre Liban et l’entité sioniste sont par ailleurs prévus la semaine prochaine à Washington.

Lyes Saïdi

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