Le Président Tebboune exige un nouveau plan de gestion du secteur : L’eau, une question de souveraineté
Le président Tebboune a chargé le ministre de l’Hydraulique d’élaborer un nouveau plan de gestion des ressources en eau. Pour des experts consultés par l’APS, ce n’est pas un plan de plus : c’est un tournant. Pendant des décennies, la politique algérienne de l’eau a fonctionné à la manière d’un pompier — on réagissait à la sécheresse, on gérait la pénurie, on attendait la pluie. Ce temps-là semble révolu. Le nouveau plan de gestion des ressources en eau, ordonné par le président Abdelmadjid Tebboune et confié au ministre de l’Hydraulique, marque selon plusieurs experts une rupture franche avec cette logique de l’urgence. Une rupture que certains n’hésitent pas à qualifier de stratégique. «La volonté politique dans le secteur de l’eau repose désormais sur l’anticipation plutôt que sur la réaction, sur la diversification des sources au lieu de la dépendance à une seule, ainsi que sur la durabilité plutôt que sur des solutions conjoncturelles», résume l’expert économique Houari Tigherssi. Ce glissement de paradigme, il le voit déjà traduit dans les faits : généralisation des stations de dessalement, réutilisation des eaux épurées, modernisation des réseaux. Autant de chantiers concrets qui, dit-il, permettront à l’Algérie «de franchir des étapes vers la consolidation d’une véritable sécurité hydrique soutenant le développement sous toutes ses formes». Ce que Tigherssi pointe avec force, c’est le changement de statut de l’eau dans le discours et l’action publics. «L’eau est désormais traitée comme une question de souveraineté placée parmi les priorités de l’État, et non comme un simple service public», insiste-t-il. Et d’ajouter, pour lever tout doute sur la portée du geste présidentiel : «Cette volonté ne s’est pas limitée au discours, mais s’est concrétisée à travers de grands projets.» La pluie exceptionnelle enregistrée cette saison n’y change rien, selon lui — elle offre une marge de manœuvre bienvenue, mais ne dispense pas d’une gestion rigoureuse et rationnelle.
L’expert et conseiller économique Abdelkader Slimani abonde dans le même sens, mais cadre le nouveau plan dans une séquence plus longue. Pour lui, il représente «le prolongement d’un vaste processus d’investissement qu’a connu l’Algérie ces dernières années, notamment dans le domaine du dessalement de l’eau de mer». En clair : on ne repart pas de zéro, on accélère et on structure. Il y voit aussi «un changement qualitatif dans la politique publique, passant de la gestion de la rareté à la construction d’une abondance durable». À terme, projette-t-il, l’Algérie pourrait devenir «l’un des pays leaders en Afrique dans la gestion des ressources hydriques face aux changements climatiques». Slimani insiste par ailleurs sur un angle souvent négligé dans le débat sur l’eau : son lien direct avec la sécurité alimentaire. Le secteur agricole pèse entre 12 et 14 % du PIB national. Sécuriser l’eau, c’est aussi sécuriser la production agricole, et par extension, réduire la dépendance aux importations alimentaires. La mission confiée au ministre de l’Hydraulique reflète selon lui «la nécessité de moderniser le système de gouvernance de l’eau», dans un contexte où les précipitations sont de plus en plus erratiques et où la demande ne cesse de croître, sous l’effet conjugué de la démographie et de l’expansion économique.
C’est précisément ce double défi — ressources qui fluctuent, besoins qui augmentent — qu’Ishak Kherchi, lui aussi expert économique, place au cœur de son analyse. «L’Algérie sort progressivement de la dépendance conjoncturelle au taux de remplissage des barrages», observe-t-il, en soulignant que cette sortie est le fruit d’une politique délibérée, pas d’un heureux hasard. La mission confiée au ministre traduit, selon lui, «une volonté claire et anticipative de gestion de cette ressource stratégique, garantissant la concrétisation d’une sécurité hydrique à long terme, basée sur la prévision, la préparation et la réactivité». Kherchi replace ce mouvement dans la trajectoire des réformes engagées par l’Algérie depuis plusieurs années : passage progressif d’une dépendance presque totale aux ressources conventionnelles — barrages et forages — vers un investissement massif dans le dessalement, désormais érigé en choix stratégique assumé. Un choix dicté autant par la géographie que par le réchauffement climatique, qui rend les ressources pluviales de moins en moins prévisibles sur l’ensemble du territoire.
Chokri Hafed

