Festival du film méditerranéen d’Annaba : La légende de Gijón ressuscitée
Ils étaient là, samedi soir, au théâtre régional Azzedine-Medjoubi d’Annaba. Rabah Madjer et Lakhdar Belloumi, deux des artisans de l’une des pages les plus glorieuses du football algérien, assis dans la salle pour regarder leur propre histoire. Sur l’écran, le documentaire Gijón 1982 faisait revivre le 16 juin 1982 : le jour où l’Algérie avait battu l’Allemagne de l’Ouest 2 à 1 au stade El Molinón, secouant une Coupe du monde qui n’avait pas prévu une telle intrusion. La projection, organisée dans le cadre du 6e Festival du film méditerranéen d’Annaba, a réuni un public nombreux autour d’un film qui ne se contente pas de commémorer — il documente, avec des témoignages inédits, une épopée que le temps n’a pas effacée. Produit en collaboration avec la chaîne qatarie Al Jazeera, le documentaire est l’œuvre d’une enquête menée dans trois pays. Ses auteurs sont allés chercher les protagonistes de l’époque de part et d’autre de la Méditerranée : les joueurs algériens bien sûr, mais aussi des acteurs allemands de ce tournoi, parmi lesquels le gardien Harald Schumacher et l’attaquant Pierre Littbarski. Ces derniers ont accepté d’évoquer la défaite de leur équipe face aux Verts, et de revenir sur les coulisses du « match de la honte » — ce RFA-Autriche du 25 juin 1982, arrangement tacite entre deux équipes qui se sont contentées d’un résultat (1-0) suffisant pour les qualifier toutes les deux aux dépens de l’Algérie, pourtant invaincue dans son groupe après sa victoire sur les Allemands.
Madjer, qui fut l’un des buteurs ce jour-là à Gijón, n’a pas caché son émotion à l’issue de la séance. « Le film retrace fidèlement les péripéties du fameux match face aux Allemands et les moments forts que nous avons vécus en compagnie d’autres stars comme Lakhdar Belloumi et Salah Assad », a-t-il déclaré. 43 ans après, le souvenir reste intact — le geste, la lucidité, la ferveur d’une équipe qui avait tout donné sans être récompensée par la suite de la compétition.
Belloumi, Ballon d’or africain en 1981 et auteur du but de la victoire contre l’Allemagne, a abordé la projection sous un angle différent, celui de la transmission. « Cette projection représente un hommage mérité à la génération de 1982, qui a relevé le défi face aux grandes nations du football mondial », a-t-il dit, avant d’ajouter que « la documentation de ces moments au cinéma contribue à transmettre aux jeunes générations la volonté, l’amour du pays et la soif de victoires ». Ce que le film fait, finalement, c’est transformer un match de football en récit fondateur — le genre d’histoire qu’on raconte aux enfants non pas pour qu’ils comprennent le football, mais pour qu’ils comprennent ce que signifie refuser de perdre d’avance.
Le réalisateur Yahia Mouhazem a lui évoqué la dimension mémorielle du projet. À travers ce documentaire, dit-il, est « documenté un pan de la mémoire sportive dans un cadre cinématographique alliant documentation historique et esthétique visuelle ». Le choix du festival d’Annaba pour une telle projection n’est pas fortuit : placé sous le slogan « Le cinéma rend hommage au sport », l’événement assume cette année une vocation particulière, celle de faire dialoguer deux formes d’expression populaire — le film et le stade — autour d’une même idée de l’identité collective.
Exposition consacrée aux cinémas algérien et égyptien
La soirée ne se résumait cependant pas à Gijón 1982. En marge des projections, le festival a inauguré le même soir une exposition consacrée aux cinémas algérien et égyptien, installée dans le hall de la gare ferroviaire d’Annaba, bâtiment classé monument national. Le lieu a été choisi délibérément. Le commissaire du festival, Mohamed Allal, a expliqué que l’organisation de cette exposition dans cet espace « vise à rapprocher le 7e art du public et à placer le cinéma au cœur des espaces publics dynamiques ». Il a ajouté qu’elle « célèbre la solidité des liens artistiques entre les cinémas algérien et égyptien » et « témoigne de l’engagement du commissariat à valoriser le patrimoine cinématographique en tant que partie intégrante de l’identité culturelle méditerranéenne ». La directrice de la culture et des arts de la wilaya d’Annaba, Saliha Berkouk, présente à l’inauguration aux côtés de l’ambassadeur d’Égypte en Algérie, Abdelatif El-Laïh, a insisté sur la charge symbolique du lieu d’accueil. Tenir une telle exposition dans l’enceinte de la gare, a-t-elle souligné, « revêt une signification particulière, dès lors que ce lieu emblématique est un espace historique profondément lié à la mémoire ». Elle a également relevé que la manifestation procède de « l’ambition du festival de raviver la mémoire cinématographique commune entre l’Algérie et l’Égypte ». L’exposition elle-même mêle affiches de films, matériel technique ancien et moderne, et archives documentaires apportées par l’association Lumières d’Alger. Elle restera ouverte au public jusqu’au 30 avril, date de clôture du festival.
Ce 6e Festival du film méditerranéen d’Annaba, qui court jusqu’à cette date, comprend par ailleurs des hommages à des figures du cinéma algérien et méditerranéen, ainsi que des séminaires et ateliers destinés aux professionnels et aux jeunes du secteur.
Mohand Seghir

