Restitution des biens culturels : Alger met la pression
Le 16 avril 2026, l’Algérie adoptait une loi criminalisant le colonialisme français. Trois jours plus tôt, l’Assemblée nationale française modifiait sa législation sur le patrimoine pour y introduire des dispositions relatives aux objets spoliés. C’est dans ce contexte que l’Institut national d’études de stratégie globale (INESG) accueillait, hier à Alger, une journée d’étude sur la réparation du préjudice colonial par la restitution des biens culturels. Chercheurs, juristes et diplomates s’y sont retrouvés pour poser, sans détour, les termes d’un dossier vieux de près de deux siècles.
Le ton a été donné dès l’ouverture par le Dr Abdelhakim Alilat, modérateur de la rencontre : cette coïncidence législative ouvre, selon lui, une nouvelle séquence. Il a structuré les débats autour de trois axes — historique, juridique, diplomatique — pour décloisonner une problématique trop souvent traitée sous le seul angle mémoriel.
Abdessetar Hocine, directeur du Centre national d’études et de recherche sur le Mouvement national et la Révolution du 1er novembre 1954, a d’emblée recadré le propos historique. Dès 1830, le transfert de manuscrits, d’objets d’art et de pièces archéologiques vers des institutions françaises ne relevait pas du butin de guerre ordinaire : c’était une politique délibérée pour saper les fondements identitaires d’un peuple. « Une atteinte directe à la mémoire collective », a-t-il dit, en soulignant que restituer ces biens est aujourd’hui une condition pour écrire une histoire nationale sur des sources complètes — et non sur ce que Paris a bien voulu laisser.
Le Dr Alilat a ensuite endossé le volet juridique. Il a analysé les implications de la loi du 16 avril, qui offre, souligne-t-il, un cadre inédit pour qualifier pénalement les actes de spoliation et renforcer les demandes de restitution. Il a insisté sur la notion d’imprescriptibilité, reconnue en droit international pour les crimes liés au patrimoine culturel : le temps ne peut pas, juridiquement, blanchir la prise.
La question des archives et celle de la conservation
Les échanges qui ont suivi ont mis en lumière deux points concrets. D’abord, les archives : leur restitution apparaît indissociable de celle des objets. Sans documents, la recherche historique reste lacunaire et les demandes mal étayées. Ensuite, l’argument de la conservation : les anciennes métropoles font souvent valoir qu’elles sont mieux équipées pour préserver les biens restitués. Les participants ont collectivement rejeté ce raisonnement comme non fondé — et surtout comme un prétexte commode pour prolonger la dépossession.
Chafika Bensaoula, vice-présidente de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, a élargi le cadre. Elle a rappelé que l’Union africaine a proclamé 2026 année de la réparation des injustices historiques liées au colonialisme. Elle a plaidé pour une mobilisation collective des instruments juridiques internationaux, mais a prévenu : les cadres nationaux des anciennes puissances coloniales constituent autant d’obstacles. Sans harmonisation des positions africaines, les revendications resteront dispersées et, donc, affaiblies. Nacer Balaïd, diplomate et membre du Conseil économique, social et environnemental, a traduit cela en termes de rapport de force. La restitution ne se négocie pas sur la seule base du droit : elle suppose une pression construite à travers les organisations internationales et les cadres multilatéraux. Le bloc africain, a-t-il estimé, dispose du poids nécessaire pour porter des revendications communes — à condition de s’organiser pour le faire.
Un consensus s’est dégagé sur un point opérationnel : documenter avec précision chaque bien spolié. Pas de restitution sans inventaire. Pas d’inventaire sans volonté politique de le constituer. La journée de l’INESG n’a pas débouché sur des annonces. Elle a produit quelque chose de plus utile : une feuille de route argumentée, à la croisée du droit, de l’histoire et de la diplomatie, pour transformer une exigence morale en demande juridiquement recevable.
Chokri Hafed

