Diversification économique : « Nous y sommes » !
Pendant des décennies, la diversification économique est restée en Algérie ce qu’elle était partout ailleurs dans les pays rentiers : une promesse, un horizon qui recule à mesure qu’on s’en approche. Le président de la République a choisi son entrevue périodique avec les représentants des médias nationaux, diffusée samedi soir sur les chaînes publiques de télévision et de radio, pour déclarer que ce temps est révolu. Abdelmadjid Tebboune a dressé le tableau d’une économie en mutation profonde, adossée à une stratégie industrielle et minière dont il a détaillé les contours avec une précision inhabituelle, des chiffres, des délais et des projets nommément cités. Le message central se résume en une formule qu’il a lui-même livrée : «Nous y sommes.»
Vente des matières premières brutes interdites
Le chef de l’État n’a pas cherché à masquer le retard accumulé. Il a reconnu que la diversification économique «est devenue aujourd’hui une réalité» après avoir été «pendant des décennies un simple slogan». Ce mea culpa collectif posé, il a décrit la nouvelle doctrine économique de l’État avec une clarté de principe : l’Algérie ne vendra plus ses matières premières à l’état brut. «Transformer notre phosphate, notre zinc, notre plomb et même notre agriculture pour créer des emplois, des investissements algériens et produire de la valeur ajoutée», a-t-il explicité, en illustrant son propos par une image saisissante : «Une tonne de fer brut n’est pas une tonne de rond à béton.» Cette logique de transformation locale irrigue l’ensemble de la vision économique présentée. Il ne s’agit plus d’extraire pour exporter, mais de transformer pour industrialiser. Les filières concernées sont nombreuses : phosphate, sidérurgie, agroalimentaire, électroménager, automobile. Et les résultats commencent, selon Tebboune, à se faire sentir. «Alors que l’Algérie importait du rond à béton il y a quelques années, elle en est aujourd’hui exportatrice», a-t-il rappelé. Dans l’électroménager, a-t-il ajouté, «l’Algérie est aujourd’hui plus concurrentielle que certains pays européens». Sur l’automobile, il a annoncé que l’usine Fiat Algérie atteindra un taux d’intégration de 40 % avec une orientation vers l’exportation, saluant par ailleurs l’inauguration d’une usine d’emboutissage à Batna. «Le secteur privé honnête est en train de faire des pas de géants», a-t-il dit.
Des industries créatrices d’emplois
Le projet de phosphate intégré de Bled El Hadba, dans l’est du pays, a occupé une place centrale dans les développements économiques de l’entrevue. Tebboune en a parlé avec la précision d’un chef de projet autant que d’un chef d’État. Ce complexe industriel, a-t-il expliqué, couvre l’intégralité de la chaîne de valeur : concentration du minerai, production d’acide phosphorique, d’ammoniac, d’urée et, en bout de chaîne, d’engrais directement utilisables dans les champs. «Les engrais utilisables immédiatement ont une plus-value énorme», a-t-il souligné. Et de préciser le calendrier : «Les travaux sont en cours au niveau du projet de phosphate intégré de Bled El Hadba, où sera mise en service l’usine d’acide phosphorique fin 2026 ou début 2027.» L’impact attendu en termes d’emploi est présenté comme structurant pour une région qui, selon ses mots, «tournera la page du chômage». Plus largement, le président a indiqué que l’Algérie recèle d’autres gisements miniers encore inexploités qui seront mis en valeur «au moment opportun», permettant au pays de devenir «un pays créateur d’emplois hors hydrocarbures». C’est d’ailleurs l’une des raisons qui l’ont conduit à créer un portefeuille ministériel dédié aux mines, distinct désormais de celui des hydrocarbures. «Ces trois volets ont atteint un volume pour que chacun ait son propre ministère», a-t-il expliqué, en précisant qu’un «programme long et important est prévu» pour les hydrocarbures, orienté vers «l’exploration offshore et l’exploration dans le Sud».
30 milliards de dollars d’exportations à l’horizon 2030
Les ambitions chiffrées donnent la mesure des attentes. Tebboune a confirmé l’objectif fixé par le Conseil du renouveau économique algérien : atteindre 30 milliards de dollars d’exportations hors hydrocarbures à l’horizon 2029-2030. Comme étape intermédiaire, l’Algérie vise entre 8 et 9 milliards de dollars par an dans un premier temps. Ces projections, a-t-il estimé, permettront de placer les équilibres financiers de l’État dans une situation «confortable». À terme, «l’Algérie n’aura plus besoin d’importer car l’économie nationale couvrira au moins 80 % de nos besoins», a-t-il projeté. Cette vision macroéconomique intègre aussi la dimension démographique, que Tebboune n’a pas esquivée. «Dans deux ans et demi, nous serons 50 millions d’Algériens, ensuite c’est une croissance exponentielle», a-t-il rappelé. C’est dans ce contexte qu’il a insisté sur la nécessité d’intégrer dans l’économie les 250 000 diplômés universitaires que produit le pays chaque année. «C’est ça les objectifs. Il ne s’agit pas uniquement d’exploiter le phosphate», a-t-il dit, résumant ainsi l’ampleur d’une transformation qui ne se limite pas à des projets industriels ponctuels mais engage la refonte du modèle de développement dans son ensemble.
Sur la méthode, Tebboune a tenu à souligner que rien de ce qui est engagé n’est improvisé. Les projets miniers, les lignes ferroviaires vers le Sud, les complexes industriels : tout cela, a-t-il affirmé, «s’inscrit dans le cadre d’une vision nationale» et «ne sont pas le fruit du hasard», mais figuraient parmi ses engagements de campagne. «La vision est macroéconomique et au fur et à mesure nous sommes en train de la détailler», a-t-il précisé, refusant par ailleurs de dévoiler les montages financiers des projets de Bled El Hadba et d’Amizour : «Nous ne sommes pas obligés de tout étaler en public, car il y a en face la concurrence internationale.»
L’Algérie de 2026 que dessine Tebboune est celle d’un pays qui a, selon lui, «atteint un niveau de développement irréversible». Ce mot — irréversible — résume une ambition autant qu’il constitue un engagement : celui de ne plus jamais revenir à la dépendance aux hydrocarbures comme seul horizon économique.
Sabrina Aziouez

