Journée mondiale de la presse : La liberté otage des algorithmes
Le diagnostic est sévère. Et il tombe le jour le plus symbolique du calendrier journalistique. Réunis dimanche à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger (ENSJSI) pour la Journée mondiale de la liberté de la presse, chercheurs et praticiens ont dressé un état des lieux qui ressemble moins à un bilan qu’à un avertissement. Quarante communications au programme. Une affluence qui dit, à elle seule, l’inquiétude du milieu. La présidente du colloque, la Dr Djamila Bouzidoun, a ouvert les travaux sans ménagement : « La liberté de la presse est un combat quotidien, plus urgent encore à l’ère numérique. » Derrière la formule, une réalité documentée et chiffrée que les intervenants ont décortiquée pendant deux jours.
Pour le Dr Hedir Mohamed, le point de bascule est identifiable avec précision : l’après-11 septembre 2001 et l’adoption du Patriot Act américain. Une législation d’exception pensée pour la sécurité nationale, mais dont les effets ont débordé largement les frontières américaines pour induire, selon lui, « un rétrécissement progressif de l’espace d’expression des journalistes à l’échelle mondiale ». Ce recul n’a jamais vraiment été inversé. Il s’est au contraire aggravé, couche par couche, décennie après décennie.
Il a rappelé, dans ce contexte, la situation à Ghaza, où plus de 220 journalistes ont été délibérément ciblés. Tuer un journaliste, a-t-il dit, « c’est tenter d’effacer la vérité de l’histoire ». Une phrase qui sonne moins comme une métaphore que comme un constat opérationnel.
54 % des utilisateurs informés par des machines
Avant même de parler d’algorithmes, il y a les chiffres bruts de l’économie de la presse. Hedir Mohamed les a égrainés sans les habiller : 88,9 % des entreprises médiatiques souffrent d’instabilité financière structurelle. Dans les pays en développement, les recettes publicitaires ont reculé de 40 %. Dans le même temps, les grandes plateformes numériques ont capté jusqu’à 60 % des revenus publicitaires mondiaux, vidant les rédactions de leurs ressources. La mécanique est simple et redoutable. Un média fragilisé économiquement devient un média perméable aux pressions. Pas nécessairement par corruption, parfois simplement par survie. C’est là que la dépendance financière se transforme en dépendance éditoriale, sans que personne n’ait formellement décidé quoi que ce soit.
La menace technologique est, selon Hedir, « la plus pernicieuse, précisément parce qu’elle opère en silence ». Plus de 54 % des utilisateurs se tournent désormais vers les réseaux sociaux comme première source d’information. Mais ce qu’ils y trouvent n’est pas le résultat d’un choix éditorial : c’est le produit d’algorithmes calibrés pour maximiser l’engagement, sans égard pour la véracité du contenu diffusé. L’intelligence artificielle générative enfonce le clou : deepfakes, vidéos entièrement simulées en haute définition, contenus fabriqués à grande échelle. Dans cet environnement se généralise un modèle que le chercheur qualifie de pervers — « la primauté du scoop sur la vérification, la vitesse contre la rigueur ».
C’est le Dr Redouane Boudjemaa qui a posé la question de fond, celle que tout le reste du colloque préparait : la presse joue-t-elle encore son rôle de contre-pouvoir ? Sa réponse est directe. Coincée entre les injonctions du pouvoir politique, les diktats de l’argent et la dictature de l’algorithme, la presse ne joue plus, selon lui, « pleinement son rôle de quatrième puissance ». Ces trois pressions — politique, économique, technologique — forment ce qu’il appelle « le triple étau ». Elles n’agissent pas séparément. Elles se renforcent mutuellement, et c’est précisément là que réside leur efficacité.
La Dr Bouzidoun avait, en introduction, rappelé les jalons algériens : la Constitution de 1989, la loi sur le pluralisme médiatique de 1990, la consécration de la presse électronique en 2012. Des acquis réels, a-t-elle reconnu, mais que le bouleversement numérique « soumet aujourd’hui à rude épreuve ».
À l’issue des travaux, les participants ont formulé des recommandations convergentes : repenser les modèles économiques de la presse, renforcer la formation éthique des journalistes. Des pistes raisonnables. Mais face à l’ampleur du triple étau décrit par les spécialistes, elles ressemblent encore à des réponses à la mesure du diagnostic d’hier — pas forcément de la menace d’aujourd’hui.
Malik Meziane

