Détroit d’Ormuz : L’Iran durcit le ton
Un vraquier touché par un projectile inconnu au large du Qatar, des missiles et des drones iraniens « braqués sur l’ennemi en attente de l’ordre de tir », un méthanier qatari qui passe en longeant la côte iranienne comme pour tester les nouvelles règles du jeu — le détroit d’Ormuz est entré dimanche dans une zone de turbulences inédite.
La crise entre Washington et Téhéran, qui couve depuis les nouvelles sanctions américaines annoncées le 1er mai, a franchi un seuil avec la multiplication des avertissements militaires iraniens et la première attaque confirmée contre un navire commercial dans les eaux du Golfe. L’agence maritime britannique UKMTO a annoncé qu’un vraquier avait signalé avoir été touché à 23 milles marins au nord-est de Doha par un « projectile inconnu ». Un petit incendie s’est déclaré à bord, mais a été maîtrisé. Aucune victime n’est à déplorer, aucun impact environnemental n’a été signalé. L’incident reste en apparence limité — mais il survient dans un contexte où chaque incident est susceptible de déclencher une réaction en chaîne. Côté iranien, le ton militaire s’est durci tout au long de la journée. Le général Majid Moussavi, commandant des forces aérospatiales des Gardiens de la Révolution, a prévenu que « des missiles et des drones sont braqués sur l’ennemi » et que les forces iraniennes attendent « l’ordre de tir ». Dans la nuit de samedi à dimanche, les Gardiens de la Révolution avaient déjà posé leurs conditions : « Toute attaque contre des pétroliers et navires commerciaux iraniens entraînera une lourde riposte contre l’un des centres américains dans la région ainsi que contre les navires ennemis. »
De nouvelles règles dans le détroit
Le message a également été porté sur le plan civil. Mohammad Akraminia, responsable de l’armée iranienne, a rappelé à l’agence officielle IRNA qu’un nouveau cadre est désormais en vigueur dans le détroit : « Tout navire souhaitant le traverser devra se coordonner avec nous. » Ce dispositif, a-t-il précisé, apportera « des avantages sur les plans économique, sécuritaire et politique ». Avant d’aller plus loin : « Les pays qui se rangent du côté des États-Unis en imposant des sanctions à l’Iran rencontreront certainement des difficultés pour traverser le détroit d’Ormuz. »
Du côté du Parlement iranien, Ebrahim Rezaï, porte-parole de la commission de sécurité nationale, a publié sur X un avertissement sans nuance : « À partir d’aujourd’hui, notre retenue est terminée. Toute agression contre nos navires sera confrontée à une réponse lourde et décisive contre les navires et les bases américaines. L’heure tourne et elle est au détriment des Américains. »
Sur le front diplomatique, l’Iran a néanmoins transmis sa réponse à la proposition américaine visant à mettre fin au conflit, via le médiateur pakistanais, selon l’agence IRNA. Le président iranien Massoud Pezeshkian a tenu à préciser lui-même les termes dans lesquels Téhéran conçoit ce dialogue : « Nous ne courberons jamais la tête devant l’ennemi. S’il est question de dialogue ou de négociation, cela ne signifie ni capitulation ni recul », l’objectif étant « de faire valoir les droits de la nation iranienne ». Le chef de l’armée iranienne, le général Ali Abdollahi, a pour sa part rencontré le Guide suprême Mojtaba Khamenei et lui a présenté un rapport sur l’état de préparation des forces armées, assurant qu’en cas d’agression, la réponse serait « rapide, intense et puissante ».
Doha avertit
L’inquiétude a rapidement gagné les capitales régionales. Le Premier ministre du Qatar, cheikh Mohammed Ben Abderrahmane Al Thani, a appelé le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghtchi pour lui signifier que « la fermeture ou l’utilisation du détroit d’Ormuz comme moyen de pression ne ferait qu’aggraver la crise » au Moyen-Orient. Doha a également qualifié l’attaque du drone contre le navire dans ses eaux territoriales de « violation flagrante du principe de la liberté de navigation » et d’« escalade dangereuse et inacceptable qui menace la sécurité des routes maritimes commerciales ». Le chef de la diplomatie qatarie a été explicite : la libre navigation ne pouvait pas faire l’objet de « compromis ».
Le passage, dimanche, du méthanier qatari Al-Kharaitiyat à travers le détroit illustre les nouvelles réalités de la navigation dans ces eaux. Selon les données compilées par Bloomberg, le navire, appartenant à la compagnie Nakilat et chargé de gaz naturel liquéfié depuis le terminal de Ras Laffan, a emprunté la route nord approuvée par Téhéran, longeant la côte iranienne. Il se dirige désormais vers le Pakistan. Un passage sans incident — mais selon les règles fixées par Téhéran. Le Qatar, qui a produit près d’un cinquième de l’approvisionnement mondial en GNL en 2025, avait vu ses exportations perturbées par le conflit. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du commerce mondial de pétrole, est redevenu ce qu’il a toujours risqué d’être : un point de friction où les rapports de force se règlent aussi à coups de menaces navales.
Lyes Saïdi

