Jijel : Catastrophe écologique dans l’oued Kissir
La découverte de poissons morts, principalement des barbeaux adultes, dans l’oued alimentant le barrage de Kissir, dans la commune d’El Aouana, a suscité une vive inquiétude parmi les riverains et les autorités locales de Jijel. Si les premières analyses des services de la pêche et de l’aquaculture orientent vers un déséquilibre écologique ponctuel provoqué par les récentes fortes précipitations, l’incident ravive les préoccupations autour de la fragilité des écosystèmes aquatiques dans l’Est du pays, déjà touchés par des épisodes similaires ces dernières années.
De nombreux poissons, principalement des barbeaux adultes, ont été retrouvés morts en fin de semaine dans un oued alimentant le barrage de Kissir, situé dans la commune d’El Aouana (Jijel), selon une source de la direction de la pêche. Si le phénomène demeure limité dans son ampleur, il a immédiatement suscité une vive inquiétude chez les riverains et les acteurs locaux, en raison du rôle stratégique de ce bassin versant dans l’alimentation en eau et la régulation hydrique de la région. Alertés, les services de la direction de la pêche et de l’aquaculture se sont rendus sur place pour effectuer les premières constatations et orienter les investigations, a indiqué la même source. Selon cette dernière, les analyses préliminaires privilégient l’hypothèse d’un déséquilibre écologique ponctuel, directement lié aux fortes précipitations enregistrées récemment dans la région.
D’après les explications apportées par les spécialistes, ces pluies intenses auraient provoqué une modification brutale des conditions physico-chimiques de l’eau. Plusieurs facteurs combinés sont évoqués : la baisse soudaine du taux d’oxygène dissous, une forte augmentation de la turbidité due au ruissellement d’eaux chargées de boue et de matières organiques, ainsi qu’un stress physiologique important chez les barbeaux, espèce particulièrement sensible lors de certaines phases biologiques, notamment la reproduction.
Les équipes dépêchées sur le terrain précisent que l’épisode a été bref et circonscrit. La mortalité observée ne concerne qu’un nombre limité d’individus adultes, sans impact apparent sur les autres espèces aquatiques présentes dans le milieu. Aucun signe de pollution industrielle ou de contamination durable n’a été relevé à ce stade, ce qui renforce la piste d’un incident naturel et isolé.
Cependant, l’aspect visuel de l’oued, avec des poissons flottant à la surface ou échoués sur les berges, a profondément marqué les habitants. Dans une région où les cours d’eau sont étroitement liés à l’approvisionnement hydrique et à l’équilibre écologique local, ces scènes ravivent des inquiétudes récurrentes sur la santé des milieux aquatiques.
Un phénomène déjà observé dans l’Est du pays
Ce type d’incident n’est pas sans précédent en Algérie. Des épisodes similaires ont été enregistrés ces dernières années dans plusieurs wilayas de l’Est, où des mortalités ponctuelles de poissons ont été signalées dans des oueds et plans d’eau, notamment à l’oued Seybouse à Annaba et au lac Ben Salem à Chihani, à El Tarf, en 2022 et 2023. Des épisodes comparables ont également été enregistrés dans la wilaya de Skikda, où des dérives écologiques à l’oued Safsaf, provoquées par les déversements sauvages de petites unités de fabrication d’huile d’olive, ont entraîné la mort de plusieurs espèces de poissons.
Dans ces cas précédents, les investigations avaient pointé des causes multiples : variations brusques de température, épisodes de pollution diffuse liés aux déversements d’eaux polluées par des unités industrielles, ou encore baisse du niveau d’oxygénation des eaux après de fortes pluies. Ces événements, bien que généralement isolés, mettent en évidence la fragilité des équilibres écologiques dans des milieux soumis à la fois aux aléas climatiques et aux pressions anthropiques.
Des écosystèmes sous pression
Les spécialistes rappellent que les cours d’eau et les barrages constituent des écosystèmes sensibles, particulièrement vulnérables aux changements climatiques, à l’urbanisation rapide et aux rejets non contrôlés. Les variations brutales de débit et de qualité de l’eau peuvent provoquer des déséquilibres soudains, parfois visibles uniquement à travers des épisodes de mortalité piscicole. Dans ce contexte, les services concernés insistent sur la nécessité de renforcer le suivi régulier de la qualité des eaux, notamment à travers des analyses physico-chimiques plus fréquentes et un système d’alerte précoce en cas d’anomalies. L’objectif est de mieux anticiper ce type d’incident et d’en limiter l’impact sur les écosystèmes et les ressources hydriques. Par mesure de précaution, les autorités recommandent également de ne pas consommer les poissons retrouvés morts dans la zone, dans l’attente des résultats complets des analyses en cours.
Au-delà de l’incident observé à Jijel, ces épisodes rappellent la nécessité d’une vigilance accrue sur l’état des milieux aquatiques dans l’Est du pays. Car entre changements climatiques, pressions humaines et fragilité écologique, la préservation des ressources en eau devient aujourd’hui un enjeu environnemental majeur, dépassant le cadre local pour interroger la durabilité des équilibres naturels à l’échelle nationale.
SOFIA CHAHINE

