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Le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, attendu lundi à Alger : Les biens mal acquis au menu des discussions

Le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, sera à Alger lundi pour une visite consacrée à la coopération judiciaire entre les deux pays.

Au cœur des échanges prévus avec le ministre de la Justice et Garde de Sceaux Lotfi Boudjemaa : les 61 commissions rogatoires transmises par l’Algérie à la France pour identifier et récupérer des fonds détournés par des proches de l’ancien régime — des requêtes qui, à ce jour, sont restées sans réponse côté français. Cette visite, qualifiée d’« inédite » par la chancellerie française en raison de la composition de la délégation, est la troisième effectuée par un membre du gouvernement Lecornu en Algérie depuis le début de l’année.

Le dossier des avoirs illicites est, du côté algérien, le plus attendu. Depuis le déclenchement du processus judiciaire post-Hirak, les autorités ont multiplié les demandes d’entraide auprès des juridictions françaises. Soixante-et-une commissions rogatoires ont été envoyées à Paris pour localiser et geler des fonds placés sur des comptes ou investis dans des biens immobiliers en France par des personnalités condamnées ou poursuivies en Algérie. Aucune n’a abouti. Ce silence systématique, dénoncé par les magistrats algériens, contraste avec les réponses obtenues auprès d’autres partenaires européens : la Suisse a permis la récupération de 110 millions d’euros, et l’Espagne a autorisé la restitution de biens immobiliers appartenant à l’homme d’affaires Ali Haddad, dont un hôtel à Barcelone.

Le cas Bouchouareb, symbole d’un blocage persistant

L’affaire de l’ancien ministre de l’Industrie Abdeslam Bouchouareb illustre à elle seule l’étendue du blocage. Condamné par la justice algérienne et sous le coup d’un mandat d’arrêt international, il réside en France où les autorités judiciaires ont jusqu’ici refusé son extradition. Son nom devrait figurer parmi les sujets évoqués lors des échanges entre les deux délégations, même si aucune des deux parties n’a confirmé publiquement que ce cas précis serait inscrit à l’ordre du jour formel des discussions.

Plus largement, les discussions porteront sur la criminalité organisée, le narcotrafic, la lutte antiterroriste et les infractions économiques et financières à dimension transnationale. Des domaines où les deux pays partagent des intérêts convergents, mais où la coopération peine à se traduire en actes concrets. Le cadre juridique existe pourtant : les deux États sont liés par le Protocole judiciaire algéro-français de 1962, modifié à plusieurs reprises, qui organise notamment la procédure des commissions rogatoires — ces actes par lesquels un juge d’instruction délègue ses pouvoirs à un magistrat étranger pour conduire des investigations en son nom.

Darmanin arrive avec une délégation de hauts magistrats

Ce qui distingue cette visite des déplacements diplomatiques habituels, c’est la composition de la délégation qui accompagne Darmanin. À ses côtés figureront Laureline Peyrefitte, directrice des affaires criminelles et des grâces, Vanessa Perrée, procureure nationale anti-criminalité organisée, et Pascal Prache, procureur national financier. La chancellerie française a indiqué que « ces hauts magistrats rencontreront leurs homologues pour renouer le contact et faire avancer les dossiers en cours, au service de la sécurité et de la justice dans nos deux pays ». La présence simultanée de ces trois profils — criminalité organisée, finances, grâces — donne une idée de l’étendue réelle de l’agenda.

La partie française, de son côté, entend également aborder des dossiers qu’elle qualifie de « sensibles ». La chancellerie a explicitement mentionné le cas de Christophe Gleizes, journaliste français condamné à sept ans de prison en Algérie pour « apologie du terrorisme ». Arrêté en mai 2024, il est incarcéré depuis près d’un an. Selon plusieurs médias français, il aurait récemment renoncé à son pourvoi en cassation devant la Cour suprême algérienne, un choix procédural qui pourrait ouvrir la voie à une demande de grâce présidentielle. L’autre dossier en attente est celui d’un agent consulaire algérien détenu en France depuis plus d’un an, dont la détention provisoire a été prolongée en mars dernier.

Darmanin devient ainsi le troisième ministre français à faire le déplacement à Alger ces derniers mois, après le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez et la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo. Cette cadence traduit une volonté affichée de Paris de relancer le dialogue bilatéral après une période de tensions profondes, marquée notamment par la suspension des visas diplomatiques. L’Algérie avait mis fin en septembre 2025 à l’accord de 2013 exemptant les titulaires de passeports diplomatiques ou de service de visa de court séjour — un accord que Darmanin lui-même avait appelé à supprimer en janvier 2025.

Le président Emmanuel Macron avait, dans ce contexte, déclaré espérer que les échanges en cours marqueraient « le début » d’une reprise des relations bilatérales. Côté algérien, la prudence reste de mise. La reprise du dialogue ne vaut que si elle se traduit par des résultats tangibles, notamment sur le terrain judiciaire. La visite de lundi sera évaluée à cette aune.

Salim Amokrane

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