Impact du blocage du détroit d’Ormuz sur le marché du GNL : Une onde de choc en chiffres
Le conflit au Moyen-Orient a placé le marché mondial du gaz naturel liquéfié sous une pression inédite depuis la crise énergétique de 2022. Depuis le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % des exportations mondiales de GNL, le Qatar et les Émirats arabes unis ne livrent plus. Résultat : 7 millions de tonnes manquent chaque mois sur le marché mondial, les tarifs de fret ont été multipliés par dix en quelques semaines, et les prix spot asiatiques ont doublé entre février et mars. C’est le constat sans appel du rapport mensuel de mai 2026 du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF).
Le choc est brutal, même si les deux pays pesaient moins qu’avant dans les échanges mondiaux. Leur part combinée dans le commerce international du GNL est tombée de 34 % en 2015 à 20 % en 2025, du fait de la montée en puissance des États-Unis, de l’Australie et de la Russie. Mais 20 %, c’est encore 87 millions de tonnes exportées en 2025 — au-dessus de leur capacité nominale de liquéfaction, ce qui dit quelque chose sur leur rôle de fournisseurs de dernier recours. Leur arrêt brutal a immédiatement tendu les bilans, en particulier en Asie, qui absorbait 84 % de leurs volumes.
Les dégâts ne se limitent pas au court terme. Deux trains de liquéfaction qatariens ont été endommagés, soit 13 millions de tonnes par an mis hors service pour trois à cinq ans. Les projets d’expansion de 48 Mtpa que Doha avait engagés sont désormais suspendus. C’est toute la trajectoire de croissance de l’offre mondiale de GNL qui se trouve recalculée.
Sur le marché du fret, la violence de l’ajustement a surpris. Les tarifs journaliers pour les méthaniers de type TFDE ont atteint 250 000 dollars début mars, contre 25 000 dollars en début d’année. Les armateurs ont dérouté leurs navires via le cap de Bonne-Espérance, allongeant les rotations de quinze à vingt jours. Les coûts en soute ont bondi de 73 % en un mois, portés par la hausse du brut. Au total, le coût de transport du GNL a augmenté de 2 dollars par MMBtu sur certaines routes, s’ajoutant mécaniquement aux prix à la livraison.
Côté prix, le NEA LNG spot et le TTF européen ont tous deux doublé entre février et mars, passant d’environ 11 dollars le MMBtu à respectivement 21 et 18 dollars — niveaux inégalés depuis janvier 2023. En mars et avril 2026, près de 100 appels d’offres spot ont été émis en Asie, contre 89 sur la même période en 2025. L’Inde seule a lancé des appels d’offres pour 44 cargaisons, le double d’une année sur l’autre. Les marchés à terme anticipent des prix élevés jusqu’à fin 2026 — 16,5 dollars pour le JKM, 15 dollars pour le TTF — avant un repli attendu sous 10 dollars au deuxième trimestre 2028.
Les États-Unis ont partiellement comblé le vide. Leurs exportations de GNL ont progressé de 2,4 Mt en mars et 1,6 Mt en avril sur un an, grâce à la montée en régime de nouvelles installations. Une part croissante de ces volumes a été redirigée vers l’Asie — 1,6 Mt en mars, 1,3 Mt en avril — la flexibilité contractuelle américaine permettant aux acheteurs de réorienter les cargaisons vers les marchés offrant les meilleures marges. Mais cette capacité de substitution reste limitée : seulement 24 Mtpa de nouvelles capacités de liquéfaction devraient entrer en service d’ici fin 2026, loin de compenser les pertes.
Le GECF trace deux trajectoires pour l’ensemble de l’année. Si le détroit rouvre avant fin mai 2026, les exportations mondiales de GNL se maintiendraient autour de 440 millions de tonnes, avec des gains chez d’autres producteurs partiellement compensateurs. Dans le scénario noir — blocage jusqu’en fin d’année — le recul atteindrait 27 Mt. La production gazière régionale du Moyen-Orient perdrait 120 bcm dans le premier cas, 220 bcm dans le second, entraînant avec elle une part de la production associée des monarchies du Golfe.
L’onde de choc dépasse les équilibres gaziers. Le rapport pointe un retour accéléré au charbon et au fioul dans la production électrique des pays importateurs, avec des gouvernements contraints d’allouer les approvisionnements disponibles aux usages prioritaires — chauffage résidentiel, engrais. À plus long terme, la crise rebat les cartes de la transition : plusieurs pays accélèrent leurs investissements dans le solaire, l’éolien et le nucléaire, ce qui pourrait modérer la croissance de la demande mondiale de gaz.
Samira Ghrib

