Culture

Alger accueille un colloque international sur le patrimoine manuscrit algérien : Les routes de l’encre tracent les lignes d’une identité

Le patrimoine manuscrit algérien s’invite au cœur du débat international. Les 15 et 16 juin prochain, le Centre international des conférences Abdelatif-Rahal d’Alger accueillera un colloque intitulé «Les routes de l’encre en Algérie : civilisation et patrimoine», organisé par le ministère de la Culture et des Arts sous le haut patronage du président de la République, Abdelmadjid Tebboune. Experts, chercheurs internationaux et conservateurs de bibliothèques anciennes y débattront du «récit culturel du patrimoine manuscrit algérien et des mécanismes de sa protection en tant que pilier fondamental de la mémoire et de l’identité nationales», selon le communiqué du ministère. La date n’est pas anodine : elle intervient dans un contexte de mobilisation sans précédent autour du manuscrit, avec pas moins de deux grands rendez-vous scientifiques organisés en l’espace d’une semaine sur cette thématique.

Car quelques jours seulement avant l’ouverture du colloque international d’Alger, un autre rassemblement de spécialistes venait de se tenir à Boussemghoun, dans la nouvelle wilaya d’El Abiodh Sidi Cheikh. Du 6 au 9 juin, le Haut-Commissariat à l’Amazighité avait organisé un colloque national consacré au manuscrit amazigh rédigé en caractères arabes, sous le titre «L’encre de l’identité et la mémoire de l’histoire». Universitaires, chercheurs, propriétaires de fonds manuscrits et associations culturelles s’y sont retrouvés pour insister sur la nécessité de «conjuguer les efforts pour l’inventaire, l’étude, la documentation, la numérisation et la transmission aux générations futures» de ces documents. La rencontre s’est clôturée sur la signature d’une convention entre le HCA et le centre universitaire d’El Bayadh pour œuvrer à la préservation du patrimoine national. Une dynamique qui nourrit directement l’ambition affichée par le colloque international de la mi-juin.

Cette effervescence autour du manuscrit n’est pas née du hasard. Elle s’inscrit dans une politique culturelle que l’État algérien porte de manière de plus en plus affirmée depuis quelques années. Le Mois du Patrimoine 2026, ouvert au mois d’avril avec plus de 2 120 activités culturelles programmées à travers le pays, avait d’ailleurs annoncé dès l’inauguration la tenue de ce colloque international sur le manuscrit comme l’une de ses «grandes rencontres» d’envergure internationale, selon les termes de la ministre de la Culture et des Arts, Malika Bendouda. L’objectif déclaré est de «renforcer les efforts de l’État en matière de protection et de valorisation de l’héritage algérien et de consacrer la responsabilité des générations dans la préservation de l’identité nationale». Le manuscrit algérien est en effet un patrimoine d’une ampleur considérable, dispersé aux quatre coins du pays. Des bibliothèques de mosquées aux zaouïas, des khizanates du Sud aux collections familiales du Mzab, de Tlemcen, de Constantine et d’Ouargla, les fonds manuscrits algériens couvrent des domaines aussi variés que le droit islamique, la théologie, la médecine, la botanique, l’astronomie, la poésie et la toponymie. Le Centre national des manuscrits d’Adrar a conduit à lui seul 153 opérations de numérisation en partenariat avec 85 bibliothèques traditionnelles. L’Université Émir Abdelkader des sciences islamiques de Constantine a numérisé près de 3 000 manuscrits. Le musée de la calligraphie islamique de Tlemcen a lancé un atelier de numérisation dont les agents se sont déplacés dans plusieurs wilayas de l’Ouest pour sauvegarder plus de 400 manuscrits principalement liés au fiqh. La Bibliothèque nationale, le Haut Conseil de la langue arabe, le Haut Conseil islamique et le Haut-Commissariat à l’Amazighité ont tous engagé leurs propres programmes de numérisation. L’enjeu est double : préserver des documents fragiles menacés par le temps, et en ouvrir l’accès à la recherche nationale et internationale.

Car le défi reste immense. Les spécialistes sont unanimes : la dispersion des collections dans des mains privées complique considérablement le travail d’inventaire. Les détenteurs de manuscrits, familles ou zaouïas, ne répondent pas toujours aux campagnes de sensibilisation. Les outils de reconnaissance automatique de texte, même les plus avancés, se heurtent aux particularités graphiques et linguistiques des anciens manuscrits amazighs et arabes, comme l’ont relevé les chercheurs à Boussemghoun. Et la question de l’authenticité des données produites par l’intelligence artificielle lors du traitement de ces documents reste posée. Ce sont précisément ces défis que le colloque international des 15 et 16 juin entend mettre sur la table, avec des experts venus de différents horizons pour partager leurs expériences et proposer des mécanismes concrets de protection.

Ce rendez-vous d’Alger arrive à un moment où le pays consolide sa politique patrimoniale sur tous les fronts — récupération de documents historiques de la période coloniale, dépôts de dossiers à l’Unesco, restauration de monuments, numérisation des fonds — et cherche à ancrer le manuscrit au cœur de sa narration identitaire. Les routes de l’encre, pour reprendre le titre du colloque, ne s’arrêtent pas aux frontières d’une époque. Elles continuent de traverser le présent.

Mohand Seghir

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