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Les refus de visas et les politiques migratoires gâchent la fête : Les sélections africaines prises en étau entre le terrain et les frontières

La plus grande Coupe du monde de l’histoire, étalée sur trois pays et quarante-huit équipes, a déjà livré ses premières tensions — mais pas forcément là où on les attendait. Avant même que les arbitres ne sifflent les premiers coups d’envoi sur le sol américain, les délégations africaines se heurtent à un obstacle que nul règlement FIFA ne peut lever : la politique migratoire des États-Unis et du Canada, dont les effets se font sentir aussi bien sur les pelouses que dans les tribunes. Le cas le plus retentissant est celui de Thomas Partey. Le milieu de terrain du Ghana, 32 ans, actuellement à Villarreal après avoir quitté Arsenal l’été dernier, ne pourra pas disputer le premier match des Black Stars contre le Panama à Toronto, le 17 juin, après que les autorités canadiennes ont rejeté sa demande de visa. En cause : les poursuites judiciaires qui pèsent sur lui depuis juillet 2025, quand la police métropolitaine de Londres l’a inculpé de cinq chefs d’accusation de viol et d’un chef d’agression sexuelle. Partey a plaidé non coupable de l’ensemble des faits, y compris de deux nouvelles accusations de viol retenues en février 2026. Son procès est prévu en 2027. Aucun tribunal ne l’a condamné.

La législation canadienne en matière d’immigration prévoit que le seul fait de faire l’objet de poursuites peut suffire à motiver un refus d’entrée, sans attendre un verdict. C’est cette disposition qu’Ottawa a appliquée, provoquant une réaction officielle d’Accra. Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Sam Okudzeto Ablakwa, a annoncé que « le Ghana a adressé une note officielle de protestation » au Canada, lui demandant de revenir sur cette « décision malheureuse ». Tout en reconnaissant « le droit souverain du Canada de faire appliquer ses lois en matière d’immigration », le ministre a estimé que « le fait de s’appuyer sur des accusations non prouvées en l’absence d’une décision judiciaire soulève des questions fondamentales d’équité et de proportionnalité ». La FIFA, de son côté, s’est retranchée derrière sa position habituelle de non-ingérence : « Il appartient au gouvernement du pays hôte de décider, en dernier ressort, qui est autorisé à entrer sur son territoire », a indiqué l’instance dans un communiqué. Partey, qui avait rejoint le camp ghanéen à la Bryant University de Boston le 4 juin, pourra en revanche disputer les deux autres matches de poule, contre l’Angleterre le 23 juin à Boston et contre la Croatie le 27 à Philadelphie.

L’affaire Partey n’est que la face la plus visible d’un phénomène plus large qui touche les sélections africaines dans leurs fondations mêmes : leurs supporters. Au Sénégal, champion d’Afrique en titre, les groupes de supporters ont essuyé des refus de visas américains en cascade, une première dans l’histoire de la participation du pays à une Coupe du monde. Ndèye Dôme Thiouf, conseillère en communication au ministère sénégalais des Sports, l’a dit sans détour : « Depuis la première participation du Sénégal à une Coupe du monde, c’est la première fois que nous ne pouvons pas envoyer une délégation de supporters en raison des restrictions liées à la délivrance des visas américains. » Le ministère avait tenté de financer le déplacement des présidents des associations de supporters, mais toutes les demandes ont été rejetées. Bab Mass Guèye, président du groupe « Lebougui », visé par l’un de ces refus, n’a pas caché sa consternation : « Je suis profondément déçu. L’organisation d’une Coupe du monde ne devrait pas créer autant d’obstacles pour les supporters. » Pour pallier l’absence de ses fans, Dakar a pris la décision de réserver 400 billets par match à des ressortissants sénégalais déjà établis dans les pays hôtes.

La Côte d’Ivoire connaît une situation comparable. Julien Kouadio Adonis, président du Comité national des supporters ivoiriens, a confirmé que les autorités américaines n’avaient autorisé qu’un nombre très restreint de responsables de son organisation à se rendre sur place, loin des contingents qui accompagnaient habituellement les Éléphants lors des précédentes Coupes du monde en 2006, 2010 et 2014. La politique migratoire de l’administration américaine actuelle, sensiblement plus restrictive à l’égard des ressortissants de nombreux pays africains, produit ainsi ses effets concrets sur l’un des événements sportifs les plus universels qui soit.

Cette réalité dépasse le simple cadre administratif. Elle pose, en creux, une question d’équité sportive et de gouvernance du football mondial : peut-on organiser une compétition à vocation planétaire dans des pays dont les frontières restent, de fait, fermées à une partie du monde ? La FIFA, qui a accordé ce Mondial conjoint à une configuration nord-américaine en partie pour des raisons d’infrastructure et de capacité d’accueil, se trouve aujourd’hui confrontée aux limites politiques de ce choix. Les sélections africaines, elles, apprennent à composer avec une équation inédite : gagner sur le terrain malgré des préparations perturbées, et jouer sans le carburant que représentent leurs supporters dans les tribunes.

M.D.

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