« Katma »présentée au Théâtre national algérien : Quand le silence des murs devient un cri
Lorsque les portes se ferment et que les murs deviennent les seuls témoins de la solitude, les non-dits refont surface avec une violence inattendue.
Il y avait, samedi soir, dans la salle du Théâtre national algérien Mahieddine-Bachtarzi, cette tension particulière qui précède les grandes premières. Les lumières qui baissent lentement, le brouhaha qui s’éteint, et puis ce silence suspendu avant que le rideau ne se lève sur « Katma », nouvelle production maison inspirée de « La Maison de Bernarda Alba » du dramaturge espagnol Federico García Lorca. Adaptée par Allal El Mohib et mise en scène par Amel Menighed, cette création signée par le TNA pour la saison 2026 a tenu son pari, celui de transposer un texte universel sur l’enfermement dans une matière dramatique résolument ancrée dans notre imaginaire social, sans jamais trahir l’âme du texte original.
Tout commence par un deuil. La mort du père ouvre la pièce comme une blessure encore fraîche, et c’est dans cette faille que s’engouffre la décision de la mère, appelée ici « Lalahoum », d’imposer à ses cinq filles huit longues années de deuil strict. Une sentence qui tombe comme un couperet sur des jeunes femmes déjà rattrapées par l’âge, dont les rêves et les désirs de vivre se heurtent brutalement à une autorité qui ne souffre aucune contestation. Ni l’amour maternel, ni la révolte des filles ne pèsent face à cette loi du silence imposée entre quatre murs.
C’est précisément dans cet entre-soi étouffant que le drame prend racine. Car lorsque les portes se ferment et que les murs deviennent les seuls témoins de la solitude, les non-dits refont surface avec une violence inattendue. Ce qui aurait pu rester de simples frictions entre sœurs se transforme, sous la pression du manque et du désir contrarié, en véritables batailles intimes. Le sentiment amoureux, censé unir, devient ici le poison qui dresse les femmes d’une même famille les unes contre les autres.
La scénographie participe pleinement à cette dramaturgie de l’enfermement. Le décor, pourtant conçu comme une vaste demeure, se referme peu à peu sur les personnages, se rétrécissant au fil des scènes jusqu’à devenir un espace exigu où les sœurs ne cessent de se heurter. Les teintes choisies, sobres, presque austères, traduisent visuellement le deuil et l’isolement décrétés par la mère, et le noir traditionnellement associé au deuil s’efface ici au profit d’une teinte unique choisie par la mise en scène, renforçant l’unité visuelle du drame sans jamais s’éloigner de l’esprit du texte originel. Chacune des filles tente, à sa manière, de trouver une brèche vers la vie, mais un même horizon les rassemble malgré elles, le mariage, et avec lui, la promesse ou l’illusion de l’amour.
Le personnage de la mère, lui, incarne cette autorité absolue qui se veut protectrice mais se révèle destructrice. Voulant à tout prix préserver l’unité et l’honneur du foyer, elle en devient, sans le vouloir, l’artisane de sa propre ruine. C’est ce basculement que le spectacle choisit de matérialiser dans son ultime tableau, un rideau rouge s’abat sur la scène, symbole sanglant d’un isolement sans justification et d’un pouvoir qui a fini par se retourner contre ceux qu’il prétendait protéger. Le cri « J’ai voulu vivre », lancé par la benjamine, se solde par la mort, sanction implacable d’une mère intraitable face à un choix jugé impardonnable.
Portée par des comédiennes rompues à l’exercice scénique, la pièce alterne avec justesse les moments de calme suspendu et les pics de tension dramatique, au gré des échanges entre les personnages. Sur scène, on retrouve notamment Souad Djenati, Nesrine Belhah, Linda Salem, Radia Haouari, Asma Cheikh, Khadija Mezini, Hajar Siraoui et Karima Naït, dont la complicité de jeu donne à l’ensemble une cohérence remarquable.
En restituant fidèlement l’architecture dramatique de Lorca tout en l’ancrant dans des réalités sociales et des souffrances qui parlent directement au public algérien, « Katma » s’impose comme une proposition théâtrale exigeante, portée par une distribution habitée et une direction artistique qui ne cède jamais à la facilité. Un spectacle qui referme lentement ses portes sur le spectateur, jusqu’à l’étouffer, exactement comme l’exige son propos.
Mohand Seghir

