Crise migratoire de Ceuta : Le Makhzen au banc des accusés
La crise migratoire de Ceuta continue de produire ses répliques, judiciaires, humanitaires et désormais sportives, mettant chaque jour un peu plus en lumière la responsabilité du régime du Makhzen dans l’organisation des vagues de départs massifs vers l’enclave espagnole.
Sur le plan judiciaire d’abord, la pression s’intensifie contre des responsables marocains soupçonnés d’avoir favorisé ces flux migratoires irréguliers, dans un dossier qui prend désormais la tournure de faits susceptibles de porter atteinte à la sécurité de l’État espagnol. Le parti « Iustitia Europa » a été le premier à saisir l’Audiencia Nacional, accusant les autorités marocaines d’avoir facilité ces départs massifs et évoquant, outre l’atteinte à la sécurité nationale, une possible traite d’êtres humains orchestrée par une organisation criminelle structurée. Face à la gravité de ces accusations, la juge María Tardón a chargé les services de sécurité espagnols de produire un rapport technique destiné à établir si l’afflux de milliers de migrants depuis les côtes marocaines relevait d’une opération coordonnée, et si les faits dénoncés entrent dans le champ de compétence de cette juridiction spécialisée dans les dossiers transfrontaliers les plus sensibles.
L’association espagnole « Hazte Oír » a rejoint le mouvement en déposant à son tour une plainte, réclamant l’ouverture d’une enquête approfondie pour déterminer les responsabilités dans ce qu’elle qualifie d’opération concertée. Selon le quotidien The Objective, l’association a demandé à se constituer partie civile dans l’instruction conduite par la juge Tardón, affirmant que ses avocats avaient repéré, lors d’une enquête de terrain à Ceuta, des individus liés aux services de renseignement marocains à proximité du poste-frontière d’El Tarajal, ce qui renforcerait l’hypothèse d’une coordination préalable. La plainte cible nommément plusieurs responsables marocains, dont Fouad Ali El Himma, présenté comme le « cerveau présumé » de l’opération, et réclame la saisie des enregistrements de vidéosurveillance, des registres de communications et de tous les échanges avec le Maroc entre le 27 juillet et le 2 août, jugés déterminants pour établir qui a planifié ou facilité cette vague.
Le drame des mineurs marocains
Derrière ces procédures se cache un drame humain d’une ampleur considérable. Une vidéo diffusée lundi montrant un enfant marocain de 12 ans suppliant de ne pas être renvoyé vers le Maroc a suscité une vive émotion internationale, redonnant un visage à une crise qui touche avant tout des mineurs. Près d’un millier d’enfants marocains non accompagnés seraient toujours livrés à eux-mêmes dans l’enclave, où les capacités d’accueil sont saturées : certains dorment dans un entrepôt reconverti, d’autres dans la rue, sur les plages ou dans les bois, dépendant de la solidarité des riverains. Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, évoque environ 72 000 franchissements en une semaine, dont 70 000 retours vers le Maroc, des chiffres contestés localement, un responsable de Ceuta évaluant plutôt entre 3 000 et 5 000 le nombre de migrants encore présents.
Le bilan humain, lui, ne cesse de s’alourdir. Selon la radio Cadena SER, il atteint désormais 141 morts. Pire encore, des corps resteraient toujours bloqués côté marocain de la digue séparant les deux rives, sans être récupérés, alors que les courants menacent de les entraîner vers le territoire espagnol. Une image glaçante qui interroge, au-delà de tout discours sécuritaire, le respect dû à la dignité humaine, vivante ou sans vie, et qui renvoie à l’échec plus profond d’une jeunesse marocaine poussée au désespoir par le chômage et l’absence de perspectives dans son propre pays.
Appel au retrait du Mondial au Maroc
Cette tragédie commence désormais à peser sur un autre dossier devenu prioritaire pour le régime marocain, celui de l’organisation conjointe du Mondial 2030. Le parti portugais écologiste LIVRE a appelé à exclure le Maroc de cette co-organisation, son porte-parole Jorge Pinto estimant, dans un message publié sur Bluesky, que le Portugal ne devait pas associer son nom à celui d’un pays qui « n’a pas fait preuve de fiabilité ». Le parti rappelle que le projet initial associait le Portugal, l’Espagne et l’Ukraine, avant que cette dernière ne cède sa place au Maroc, et juge que les événements récents justifient de reconsidérer cet arrangement.
Lyes Saïdi

