Lutte contre le narcotrafic : La riposte sécuritaire s’intensifie
Le démantèlement de deux réseaux criminels à Annaba et à Guelma, avec la saisie de plusieurs dizaines de kilogrammes de cocaïne et de kif traité, illustre l’ampleur prise par le narcotrafic. Face à cette menace aux ramifications de plus en plus structurées et transnationales, les services de sécurité renforcent leurs opérations, dans le prolongement d’une vaste offensive ayant récemment permis de mettre au jour un réseau impliquant cinquante individus et portant sur plus de 10,4 millions de comprimés psychotropes et 33,4 kg de cocaïne.
Le narcotrafic change d’échelle mais la riposte sécuritaire également. Les dernières opérations menées à Annaba et Guelma en constituent une nouvelle illustration. À Annaba, deux réseaux criminels organisés spécialisés dans le trafic de stupéfiants ont été démantelés jeudi au terme de deux opérations distinctes conduites par la cellule régionale de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants sous la supervision des parquets territorialement compétents. Selon un communiqué des services sécuritaires, l’intervention s’est soldée par la saisie de 3,34 kg de cocaïne et 5,5 kg de résine de cannabis outre une somme d’argent en monnaie nationale issue des revenus de ce trafic. Ont également été saisis deux véhicules touristiques utilisés selon les éléments de l’enquête pour le transport et la commercialisation des stupéfiants ainsi que trois armes blanches de grande taille. Tous les membres des deux réseaux ont été interpellés avant leur présentation devant les procureurs de la République près les tribunaux de Barika, dans la wilaya de Batna, et d’Annaba.
À quelques dizaines de kilomètres de là, le même jour, les services de la Sûreté de wilaya de Guelma ont eux aussi porté un coup à une organisation criminelle aux ramifications internationales. L’opération menée par la brigade de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants relevant du service de police judiciaire a permis l’arrestation de sept suspects et la saisie de 25,191 kg de kif traité ainsi que de trois voitures et de sommes d’argent en monnaies nationale et étrangère. Les investigations ont d’abord conduit à l’interpellation de trois individus en possession de 22,871 kg de kif traité. Soumis à l’enquête, les prévenus sont passés aux aveux et ont dénoncé les autres membres du réseau. Quatre autres narcotrafiquants ont ensuite été identifiés et arrêtés à bord d’un véhicule transportant 2,32 kg supplémentaires de drogue. Les sept mis en cause ont été poursuivis pour détention transport stockage courtage vente et achat de stupéfiants à des fins de commercialisation dans le cadre d’une organisation criminelle transnationale. Cinq d’entre eux ont été placés sous mandat de dépôt.
La troisième affaire, traité par le Parquet de la République près le pôle pénal national de lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée près le tribunal de Sidi M’hamed, révèle en effet des réseaux d’une tout autre ampleur. L’enquête menée par le Service central de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants (SCLTIS) a permis de mettre fin aux activités d’un réseau criminel organisé composé de 50 individus, dont des ressortissants étrangers. Vingt-cinq (27) suspects ont été appréhendés en flagrant délit et placés en détention provisoire, tandis que 25 autres, de nationalité algérienne, marocaine et hollandaise, demeurent en fuite, a rapporté un communiqué sécuritaire. La saisie donne toute sa mesure à la gravité du phénomène : 10.402.700 comprimés de Prégabaline 300 mg et 33,4 kg de cocaïne ont été récupérés. Les suspects sont poursuivis notamment pour importation, transport, stockage et détention illicites de drogues de synthèse et de psychotropes aux fins de vente dans le cadre d’un groupe criminel organisé transfrontalier, ainsi que pour contrebande grave portant atteinte à la sécurité et à la santé publiques et blanchiment d’argent. Présentés ce jeudi par devant le parquet, ils ont été placés en détention provisoire sur décision du juge d’instruction.
Vaste offensive face à une sale guerre
Ces prennent une dimension particulière lorsqu’on les replace dans le contexte plus large de l’offensive engagée contre les filières de stupéfiants à l’échelle nationale..
Au-delà du seul volet judiciaire, ces affaires remettent sur le devant de la scène un discours porté depuis plusieurs années par les responsables concernant l’afflux de drogue en provenance de l’Ouest, une arme dirigée contre la stabilité du pays. Le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, le général de corps d’armée Said Chengriha, a évoqué à plusieurs reprises des tentatives visant à submerger le pays de drogue utilisée comme une arme dangereuse contre lui et contre son peuple. Un document produit par les services de communication de l’armée avait pour sa part associé le cannabis marocain au financement de groupes armés et au blanchiment d’argent dans la région. Ces prises de position, régulièrement rappelées dans le discours officiel s’appuient sur des rapports faisant état d’une production marocaine estimée à des centaines de milliers de tonnes de cannabis par an.
Rappelons que l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime a longtemps situé le Maroc parmi les tout premiers producteurs mondiaux de résine de cannabis. Dans son rapport mondial 2022, l’organisme onusien relevait que l’essentiel du trafic de résine de cannabis part du Maroc vers l’Espagne, cette même résine étant ensuite réexportée vers d’autres pays d’Afrique du Nord, l’ouest algérien servant de couloir de passage vers la Tunisie et la Libye. Le rapport 2023 de l’ONUDC est allé plus loin en pointant une bascule vers la cocaïne, expliquant que les routes de la résine de cannabis vers l’Espagne ont pu faciliter le développement des circuits de cocaïne à travers le royaume, les mêmes réseaux ayant selon l’office adapté leurs chaînes d’approvisionnement pour alimenter les Pays-Bas. Le département d’État américain a de son côté insisté sur le volet financier du phénomène, s’inquiétant de l’ampleur du blanchiment d’argent lié au trafic de drogue et au transit de cocaïne vers l’Europe, avec des soupçons pesant sur des transactions immobilières et sur des banques offshore installées dans la zone franche de Tanger. L’Agence de l’Union européenne sur les drogues a pour sa part recensé, dans son rapport EU Drug Market 2025, plusieurs centaines de tonnes de résine de cannabis saisies ces dernières années sur les routes reliant le Maroc à l’Europe.
Sofia Chahine

