Niger, Tchad, Bukina Faso et Mali : Alger verrouille sa profondeur stratégique au Sahel
C’est par Bamako que la boucle s’est refermée. En se rendant le lundi dans la capitale malienne, sur instruction du président de la République, Abdelmadjid Tebboune, le Premier ministre Sifi Ghrieb a posé le dernier maillon d’une entreprise diplomatique méthodique, engagée dès les premières semaines de l’année et qui aura vu l’Algérie renouer successivement avec Niamey, Ouagadougou et N’Djamena avant de retrouver Bamako. Quatre jours plus tôt, le 10 septembre, Alger annonçait la rupture de ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis. L’ordonnancement des séquences ne doit rien au hasard.
La chronologie parle d’elle-même. Le 12 février, l’ambassadeur du Niger reprenait son poste à Alger, suivi quelques jours plus tard par la visite du président nigérien en Algérie, première sortie de haut niveau hors de l’espace sahélien depuis sa prise de fonctions. Dans la foulée, une délégation algérienne se rendait au Burkina Faso pour explorer la coopération minière et énergétique. En avril, la quatrième session de la commission mixte algéro-tchadienne, réunie après plus d’une décennie d’interruption, sanctionnait une visite d’État du président Mahamat Idriss Déby Itno par plus d’une trentaine d’accords et de mémorandums couvrant la sécurité, l’énergie, la santé, l’industrie et les travaux publics. Restait le Mali. Le retour de l’ambassadeur algérien à Bamako, le 10 juillet, et la réouverture de l’espace aérien ont amorcé la décrispation ; la visite du Premier ministre malien à Alger, le 24 août, l’a consolidée ; celle de Sifi Ghrieb l’a scellée. Reçu par le chef de l’État malien, porteur d’un message personnel du président Tebboune, le Premier ministre a annoncé la préparation d’une visite du président malien de la transition en Algérie, à l’invitation du Président Tebboune.
Ce que l’Algérie a reconstitué, ce n’est pas un jeu d’influences, mais un espace de sécurité. Plus de 2.000 kilomètres de frontières la lient au Mali et au Niger ; la seule ligne partagée avec Bamako en compte près de 1 329, parmi les plus sensibles du Sahel. C’est là que les ingérences extérieures ont trouvé leur point d’application. Abou Dhabi, en l’occurrence, a fait le choix constant d’une stratégie d’influence et de déstabilisation de l’espace sahélien par l’argent et par l’armement, à rebours de l’approche algérienne, qui privilégie le règlement politique inclusif et le traitement des causes profondes. Un rapport d’experts des Nations unies, présenté à huis clos devant le comité des sanctions du Conseil de sécurité, a documenté l’ampleur du phénomène. Une rançon record d’environ cinquante millions de dollars, versée fin 2025 pour la libération d’otages détenus au Mali, redistribuée ensuite entre les katibas du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans groupe affilié à Al Qaïda reflète le rôle néfaste joué par les Émirats. Une somme sans commune mesure avec les montants habituellement constatés, convertie en armes, en logistique et en recrutements.
Sur ce terrain, la position algérienne n’a pas varié d’un iota depuis trois décennies. Le refus catégorique du paiement des rançons, porté par Alger dans toutes les enceintes africaines et onusiennes, a nourri le Mémorandum d’Alger sur les bonnes pratiques en matière de prévention des enlèvements contre rançon, auquel se réfère explicitement la résolution 2133 du Conseil de sécurité. Assécher les sources de financement du terrorisme plutôt que les alimenter. La ligne est constante, et elle explique pour une large part la divergence devenue irréconciliable avec un acteur qui a fait du chèque un instrument de politique régionale.
Corridors économiques
Mais l’essentiel se joue ailleurs que dans la seule sécurité. La démarche voulue par le président de la République repose sur une conviction simple, la stabilité ne se décrète pas, elle se soutient par la prospérité. D’où la place centrale accordée au volet économique dans le rapprochement d’Alger avec ses voisins sahéliens. Au Mali et lors de la séance de travail tenue lundi à Bamako, cette ligne se confirme et où la partie malienne a déroulé ses propres offres. L’agence de promotion des investissements a présenté les gisements de coopération que recèle le pays, or, lithium, riz, coton, services financiers, élevage et agro-industrie, quand l’agence de promotion des exportations mettait en avant la mangue, le sésame et l’anacarde. Le ministre de l’Énergie a exposé le déficit énergétique malien, celui des Transports la route de l’Unité africaine transsaharienne et la desserte aérienne. Le Premier ministre Sifi Ghrieb a répondu par la méthode avec la mise en place de groupes de travail spécialisés, secteur par secteur, pour convertir l’intention politique en projets datés.
Cette offre algérienne s’adosse à des chantiers déjà lancés. Le gazoduc transsaharien, 4 128 kilomètres et quelque treize milliards de dollars, dont la section algérienne a été mise en construction en juin, doit acheminer jusqu’à trente milliards de mètres cubes de gaz nigérian par an qui peut servir les autres pays de la régions. La dorsale transsaharienne à fibre optique interconnecte l’Algérie, le Niger, le Nigeria et le Tchad. S’y ajoutent la route transsaharienne, les interconnexions électriques, les corridors commerciaux et les zones de libre-échange portés par Alger, la réalisation de centrales électriques au Niger et au Tchad en plus du partage du savoir algérien en matière d’électrification, d’hydrocarbures et de pétrochimie, et un engagement développemental de terrain destiné à tarir le vivier humain des groupes terroristes.
Reste le socle, sans lequel rien ne tiendrait, à savoir des relations de fraternité forgées dans le combat libérateur, un bon voisinage érigé en principe, une coopération institutionnelle pérenne fondée sur le respect mutuel et l’égalité. Comme l’a rappelé Bamako, les deux pays sont « condamnés à avancer ensemble ». L’Algérie, elle, n’a jamais raisonné autrement. Un Sahel isolé de son environnement naturel serait un Sahel livré au désordre et sa frontière sud, la première à en payer le prix.
Salim Amokrane

