Ceuta : Felipe VI frappe du poing face au Makhzen
En se rendant à Ceuta et à Melilla, le roi d’Espagne a signifié sans détour au régime du Makhzen que la souveraineté de son pays sur les deux villes ne se discute pas. Rabat, qui a laissé monter la pression migratoire pour tenter de déstabiliser la région, fait le mort sur le plan officiel, alors qu’un général espagnol dénonce des manœuvres navales marocaines qu’il juge gravissimes.
Le roi d’Espagne n’a pas pris de gants à Ceuta. Lors d’une visite historique effectuée mardi soir, la première dans la ville depuis son accession au trône en 2014, Felipe VI a fait savoir à Rabat que la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla « n’est pas négociable », deux mois et demi après une crise migratoire sans précédent que le régime du Makhzen a laissé se produire pour tenter de déstabiliser la région. Devant quelque 300 habitants, le souverain a qualifié l’intégrité territoriale de son pays d’« indiscutable » et inscrit la défense de Ceuta dans celle de l’Union européenne. Selon lui, « toute menace » contre la frontière de Ceuta, comme contre celle de Melilla, constituerait « une menace pour l’ensemble de l’Union européenne ». Il a ajouté que « Ceuta et Melilla sont une composante indispensable de la réalité politique et nationale qu’est l’Espagne ». Revenant sur l’afflux massif de fin juillet, il a parlé d’une « violation de notre frontière » aux lourdes conséquences sociales, politiques, économiques et psychologiques. Les personnes entrées irrégulièrement doivent en principe rentrer chez elles « le plus rapidement possible et par les voies légalement établies », mais toujours « avec dignité et humanité ». Felipe VI a certes redit sa volonté d’entretenir de bonnes relations de voisinage avec le Maroc, tout en liant clairement leur qualité au respect de la souveraineté espagnole. Le quotidien El Español y voit l’une des prises de parole politiques les plus marquantes du roi depuis son discours sur la Catalogne en 2017. Le ton avait été donné le 29 septembre, lors d’une rencontre avec Emmanuel Macron, où le souverain avait évoqué une « intrusion massive » en rappelant que la frontière espagnole est aussi une frontière européenne. Parmi les images fortes du déplacement, celle du couple royal se recueillant devant les tombes des migrants morts les 30 et 31 juillet en tentant de gagner Ceuta. Le journaliste espagnol Ignacio Cembrero a relevé que les souverains « ont fait ce que les plus hautes autorités marocaines n’ont pas fait, à commencer par le roi Mohammed VI », celles ci n’ayant pas présenté leurs condoléances aux familles marocaines.
Côté marocain, c’est le service minimum. Aucun communiqué, aucun rappel d’ambassadeur, alors qu’en 2007 la visite de Juan Carlos dans les deux villes avait provoqué une crise diplomatique ouverte. Le geste le plus visible reste le boycott, lundi à Rabat, de la réception organisée pour la fête nationale espagnole par plusieurs hauts responsables marocains. Les autorités botteraient en touche tout en appelant, de manière confidentielle, à une mobilisation populaire à Fnideq, face à Ceuta. Rabat préfère déplacer le débat vers la question migratoire plutôt que d’ouvrir une confrontation directe sur la souveraineté, un choix dicté par un calcul politique. À l’approche des échéances électorales espagnoles, le Makhzen n’a aucun intérêt à nourrir une polémique qui profiterait au Parti populaire et à Vox. Il continue d’espérer le maintien de Pedro Sánchez au pouvoir, une hypothèse de moins en moins probable, mais jugée plus favorable à ses intérêts.
Manœuvres navales
L’ancien directeur du Département de la sécurité nationale espagnole, Miguel Ángel Ballesteros, a pour sa part sonné l’alarme sur le plateau d’Antena 3. Les manœuvres navales marocaines dans les eaux espagnoles au large de Ceuta, fin juillet, sont à ses yeux « gravissimes ». « Il ne s’agit pas d’un incident isolé, mais de patrouilles qui se sont poursuivies pendant deux jours dans les eaux espagnoles », a-t-il déclaré, précisant que l’affaire a contraint l’Espagne à intervenir « au plus haut niveau de la diplomatie militaire ». Le général y voit une stratégie hybride visant à forcer Madrid à négocier la souveraineté sur les deux villes, et dénonce ceux qui réduisent la crise à la seule question migratoire, ce qui revient à « regarder le doigt plutôt que ce qu’il désigne ». Sur les quelque 75 jours écoulés avant la révélation de l’incident, il explique que le gouvernement a voulu tout maîtriser « jusque dans les moindres détails », et suggère que la date choisie n’est pas étrangère à la visite des souverains, qui place le Maroc dans une position plus délicate en Europe. Les mécanismes de l’Union européenne auraient dû être activés depuis longtemps, selon lui, et toute nouvelle tentative de fait accompli pourrait aggraver la crise, jusqu’à justifier des moyens de pression liés aux exportations et aux accords.
Lyes Saïdi

