Littérature : Assia Djebar n’a jamais quitté la page
Vendredi à Alger, la librairie Chaïb-Dzaïr a rendu à Assia Djebar la patrie qu’elle a habitée sans partage, celle des mots. Deux universitaires de Tizi-Ouzou y ont fait parler sa mémoire, à l’invitation de l’Entreprise nationale de communication, d’édition et de publicité (ANEP), la veille de la remise des prix de la huitième édition du Grand Prix Assia-Djebar du roman, placée cette année sous le slogan « Dans la mémoire, les racines de demain ». La rencontre, intitulée « Quand la mémoire devient écriture, voix, histoire et transmission », a confié les clefs de l’œuvre à deux enseignants de l’université Mouloud-Mammeri, Nabila Zouiche et Amar Guendouzi, chargés de rouvrir, chacun à sa manière, les tiroirs d’un univers immense.
Nabila Zouiche, qui s’est exprimée en langue arabe, a donné à sa communication un titre qui sonnait comme un chantier, « Fouille profonde dans la mémoire ». Elle y a posé sa pioche sur « La femme sans sépulture », roman historique qui suit les pas de Zoulikha Oudaï, née Yamina Echaïb en 1911 et tombée en 1957, grande figure de la Guerre de libération nationale. Un destin de feu, confié à une plume qui ne tremble pas. L’universitaire a salué le génie d’écriture de Djebar, qui bouscule le temps par des anachronismes assumés et fait chanter plusieurs voix à la fois pour raconter sa ville natale. Les époques s’emboîtent, les récits se répondent, et chacun des personnages réels qu’elle tenait à mettre en lumière sort enfin de l’ombre. Les histoires rapportées dans le livre, à l’image de celles de Lalla Biya, disent selon Mme Zouiche un peuple qui vivait dans la résilience et dont la réponse à l’abjection et à la barbarie de l’occupant français fut toujours d’un héroïsme exemplaire.
Amar Guendouzi a ensuite pris le relais en montrant un autre visage de l’écrivaine, plus intime et plus fiévreux. Son intervention, « Les balbutiements de l’histoire dans La soif », s’est arrêtée sur le roman paru en 1957, quand son auteure avait à peine vingt ans. Nadia, l’héroïne, se raconte, rêve d’ailleurs et de pureté, mais le doute la ronge et une oisiveté mélancolique la tient captive. Le conférencier a relevé un choix audacieux. Assia Djebar a délibérément privé son récit de repères sociaux et temporels, sans indice ni clef pour guider le lecteur. Il ne reste alors que l’histoire elle-même et la biographie de l’écrivaine, seul repère et unique fil d’Ariane de toute l’intrigue.
Au bout du compte, ce voyage dans les pages a permis de revisiter l’héritage littéraire et intellectuel laissé par Assia Djebar et de rappeler la richesse du patrimoine littéraire algérien. Une mémoire vivante, ont conclu en substance les intervenants, qui garde les contours de l’identité nationale, entretient les traces du passé et ouvre des horizons aux générations futures.
Mohand S.

