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Économie mauritanienne et enjeux de l’exploitation de ses importants gisements gaziers

Par Abderrahmane Mebtoul

Professeur des universités, expert international et ancien directeur des études au ministère de l’Énergie et à la Sonatrach.

La superficie de la Mauritanie est de 1 036 000 km2, la majeure partie du pays étant désertique, possédant des frontières dépassant 5000 km dont avec l’Algérie (463 km ) au nord-nord-est, le territoire du Sahara occidental (1 561 km ) au nord, le Mali (2 237 km ) à l’est et au sud-sud-est, le Sénégal au sud-ouest, (813 km-. Avec un PIB relativement modeste, mais avec les découvertes d’importants champs gaziers, l’économie mauritanienne est appelée à subir un profond changement interne favorable, tout en contribuant à redessiner la carte gazière en Afrique, voire en Europe , en espérant qu’elle utilise cette manne financière pour diversifier son économie.

La population est estimée à 4 244 878 habitants en 2023 (classée 128e ), Nouakchott concentrant près de deux tiers de la main-d’œuvre urbaine. Sur le plan des indicateurs économiques, le produit intérieur brut PIB a été de 8,36 milliards de dollars en 2020, 9,22 milliards de dollars en 2021 et 9,78 milliards de dollars en 2022. Selon une étude du trésor français de 2023, les importations de la Mauritanie ont augmenté de 37,5% en 2022 pour atteindre 182 Mds MRU (4,6 Mds EUR) et les exportations de 15,6% à hauteur de 134,8 Mds MRU (3,4 Mds EUR) alors que le déficit commercial est de 47,9 Mds MRU soit 1,2 Mds EUR. Selon les données officielles de l’ANSADE organe des statistiques du gouvernement mauritanien, au terme du premier trimestre 2023, l’Europe est le premier partenaire commercial de la Mauritanie avec 33,5 % des échanges extérieurs : l’Espagne (31,7%), la Suisse (16%), la Belgique (14,1%) et la France (11,9%), ces pays totalisant 73,7% des échanges européens avec la Mauritanie. L’Asie avec 23,8% demeure le deuxième partenaire, les échanges commerciaux étant orientés principalement vers la Chine (52,6%), le Japon (9,7%), l’Inde (8,9%) et la Malaisie (8,2%). La part de l’Afrique dans les échanges est évaluée à 13,6 % contre 10,6 % au trimestre précèdent, les échanges se faisant principalement avec l’Algérie(36,6%)et le Maroc (33,9%). Le continent américain représente 12,7% de la valeur globale des échanges, avec le Canada (53%), le Brésil (22,2%) et les Etats-Unis (17,3%). Le Moyen Orient représente 16,4 % des échanges sur le premier trimestre 2023, les Emirats Arabes Unis totalisant plus de 98 % des échanges avec cette région. L’économie mauritanienne est structurellement volatile car dépendante des cours internationaux des minerais – dont les exportations correspondent à 28,9% du PIB, les minerais représentant 72,6% des exportations totales (2,3 Mds USD) (54,8% pour le fer, 10% pour l’or et 7,8% pour le cuivre) et les produits de la pêche 25,8% des exportations totales. Le PIB est réparti comme suit : le secteur primaire représente 20,3%, le secondaire 35,9% et le tertiaire 44%. Le secteur primaire a connu un taux de croissance négatif de -3,6% en 2021, le secteur agricole souffrant d’intrants de mauvaise qualité et d’absence de structuration de la filière, alors que le secteur de la pêche manque d’infrastructures de débarquement et de transformation du poisson. Dans son rapport financier et économique 2023, le ministère de l’économie mauritanien projetait une augmentation du PIB du secteur primaire de 6,3 % par rapport à 2022, pour le secteur secondaire, une augmentation de 7,3 % provenant des industries extractives et pour le secteur tertiaire une croissance de 2,8 % du PIB, les secteurs primaire et secondaire étant les plus grands contributeurs à la croissance du PIB pour 2023. Cependant le gouvernement mauritanien conscient des effets dévastateurs du changement climatique mise sur le développement des énergies renouvelables pour obtenir de grands gains économiques, permettant de rendre accessible l’électricité à une majorité des habitants et d’améliorer son efficacité productive, ce qui lui ouvrirait des occasions d’exportation de son énergie. L’inflation annuelle représente 9,5 % en 2022, contre 3,6 % en 2021, . L’inflation moyenne annuelle a atteint 9,5 % en 2022 et a diminué à 6,0 % en 2023 n’étant pas propre à la Mauritanie du fait du contexte international qui subit une hausse des prix en raison des différentes tensions géostratégiques guerres et du retour progressif post pandémie avec des impacts plus accentués en zone rurale où le taux de pauvreté est passé de 23,9 % en 2021 à 26,5 % en 2022 Sur le plan social, l’ Indice de développement humain sur 191 pays recensés la note a été de 0,563 en 2019 pour la Mauritanie qui se place à la 156e position en 2020 et 0,536 points pour la position 158e en 2021. Les principales préoccupations du pays concernent le chômage des jeunes estimé à 31%, dans la tranche d’âge de 15 à 24 ans. Selon les rapports du gouvernement mauritanien, le taux de chômage en 2022 a été de 11,1 %, mais ce taux inclut le secteur informel qui selon le Bureau international du Travail et l’Organisation internationale des Employeurs, plus de 63 % des personnes au travail sont dans le secteur informel dans l’agriculture, le commerce, les services et l’industrie .

Sur le plan financier, à fin décembre 2022, l’encours de la dette extérieure de la Mauritanie s’élève à 152 024 millions de MRU, soit 87,6 % du total de la dette se subdivisant en 56 % de dette envers les créanciers multilatéraux et 44 % de créanciers bilatéraux, avec une diminution des réserves de change excédentaires, tombées de 11,3 milliards de MRU à la fin de 2021 à 2,2 milliards de MRU en septembre 2022, le niveau général des réserves restant néanmoins supérieur à celui des réserves obligatoires des banques (5,3 milliards de MRU). Au 01 janvier 2022, l’encours de la dette publique s’est accru en valeur nominale passant de 3 614 Millions USD en 2018 à 4 496,5 millions USD au 31/12/2021, la dette extérieure libellée en devise représentant la principale composante de la dette publique évalué à 3886,5 millions USD, soit 86,4 % et la part de la dette intérieure libellée en monnaie locale à 610 millions de USD, soit 13,6% du portefeuille de la dette publique, donnant un taux d’endettement public (encours de la dette rapporté au PIB) de 47,0% au 01 janvier 2022. Cependant, selon les rapports du FMI et de la Banque mondiale de janvier 2023 , le risque de surendettement global et extérieur est modéré grâce à la récente restructuration de la dette et à l’amélioration de la gestion du risque budgétaire, le déficit budgétaire devant diminuer pour atteindre 2,9 % du PIB en 2023, grâce à la baisse des dépenses courantes, tandis que le ratio dette/PIB devrait légèrement augmenter pour atteindre 46,8 %.Le solde budgétaire global a enregistré un déficit de 3,0 % du PIB en 2022, contre un excédent de 2,2 % du PIB en 2021, en raison de l’augmentation des transferts et de la baisse des recettes et le déficit des comptes courants s’est creusé pour atteindre 12,7 % du PIB en 2022, contre 8,1 % du PIB en 2021, en raison des prix élevés des importations d’énergie et de denrées alimentaires et de la baisse des prix à l’exportation. La croissance de l’économie mauritanienne devrait être de 6 % en moyenne entre 2024/2027 , grâce à la mise en service des découvertes des nouveaux champs gaziers ainsi que d’autres projets, de PPP, de production d’hydrogène (Nour et Aman), ou d’uranium (TIRIS) qui offrent des perspectives économiques favorables à terme, ainsi qu’ à l’augmentation de la production d’or et de fer donnant une marge de manœuvre budgétaire de 0,5 à 1,2 % du PIB par an pour soutenir les dépenses d’infrastructures

Concernant les champs gaziers, la compagnie américaine Kosmos Energy a annoncé qu’elle a découvert une importante réserve gazière au large des côtes mauritaniennes, grâce au forage du puits Ocra-1. Situé à environ 125 kilomètres des côtes mauritaniennes, le puits Orca-1 a été foré à environ 2 510 mètres en dessous du niveau de la mer, et selon les mesures de la compagnie, sa profondeur totale atteindrait 5 266 mètres. Et c’est en 2024 que la Mauritanie devrait rejoindre le club des exportateurs de gaz grâce au gisement Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec le Sénégal qui est un des plus grands champs gaziers d’Afrique. Le GTA, pour Grande Tortue Ahmeyim, les noms donnés aux blocs d’exploration, s’étend de part et d’autre de la frontière maritime du Sénégal et de la Mauritanie. Les réserves sont estimées à 1 400 milliards de m³ de gaz, ce qui fait du projet GTA l’un des plus importants en cours de réalisation en Afrique. Les deux pays sont convenus de se partager les recettes, estimées entre 80 et 90 milliards de dollars sur 20 ans. Le GTA assurera une rente importante au Sénégal et à la Mauritanie. De plus, une partie du gaz sera conservée par chaque pays pour développer sa production d’énergie électrique. A terme, à l’horizon 2026-2027 quand les phases 2 et 3 seront achevées, le site pourra produire annuellement 10 millions de tonnes de GNL grâce à ce du projet, qui en compte trois selon BP. En raison de l’épidémie du Covid-19, le chantier a pris un an de retard et ce n’est qu’en 2024 que le site livrera ses premières livraisons. Ce premier chantier colossal situé à 65 km de la côte, au nord-ouest de Dakar, a nécessité un investissement de 3,6 milliards de dollars, consistant à installer une douzaine de puits d’extraction du gaz, à 2 700 m sous la surface de l’océan. Dans le même temps, il est prévu la fabrication et l’installation d’ un brise-lames de 1 200 mètres de long qui protégera le navire chargé de liquéfier le gaz. L’unité flottante pourra produire alors 2,5 millions de tonnes de Gaz naturel liquéfié par an. Cependant, malgré sa richesse en gaz, la Mauritanie ne dispose pas de fonds suffisants pour investir dans les infrastructures nécessaires à l’extraction du gaz et à la construction d’usines de liquéfaction et de stockage. C’est pourquoi la Mauritanie compte sur les investissements des entreprises étrangères pour stimuler son industrie gazière et parmi les entreprises présentes dans le pays figurent l’entreprise américaine Kosmos Energy, la société française Total Energies et les sociétés britanniques BP et Shell. A titre de rappel après le démarrage du développement du gisement gazier de « Grand-Tortue » par « BP » au large du Sénégal et de la Mauritanie, sur un périmètre qui était initialement opéré par la Société Américaine « Kosmos Energy », la compagnie pétrolière « Shell s’est lancée dans l’exploration sur le domaine offshore, en lançant un forage avec pour objectif pas moins d’un milliard de baril de pétrole et du même volume de gaz naturel. « Total Energies » est aussi opératrice sur le bloc C15, en collaboration avec ExxonMobil et Qatar Energy, afin de mobiliser les ressources financières nécessaires au démarrage des opérations de forage et il faut s’attendre à l’entrée des compagnies du Golfe , russes et chinoises qui opèrent déjà dans d’autres segments .

En conclusion, grâce à son industrie gazière, la Mauritanie pourrait devenir un partenaire important et un acteur majeur de la chaîne d’approvisionnement mondiale en gaz naturel, mais nécessitant un afflux de nouveaux investissements. Mais avec une population de 4,6 millions d’habitants, un chiffre similaire à celui du Koweït (4,4 millions) qui figure parmi les 40 pays les plus riches du monde, alors la Mauritanie fait partie des 25 pays les plus pauvres, cela pourrait améliorer la situation socio économique si la Mauritanie joue bien ses cartes et tire parti de ses réserves de gaz les principaux défis de Nouakchott sont la pauvreté et l’analphabétisme grâce à une bonne gouvernance et la valorisation du savoir afin de diversifier son économie. ademmebtoul@gmail.com

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