Le géant public du textile ase lance à la conquête des chaînes de valeur mondiales : GETEX s’allie aux grandes marques
Le holding public Textiles et Cuirs prépare des contrats de sous-traitance avec des griffes internationales, ouvre sept nouvelles usines, promet mille emplois et affiche un chiffre d’affaires en hausse de 60 % depuis 2021. La reconquête industrielle a un nom : « Made in Algeria ».
Il y a quelque chose qui ressemble à un tournant stratégique dans les annonces que vient de formuler GETEX, le Holding public Textiles et Cuirs qui chapeaute l’essentiel de l’industrie nationale du vêtement et de la chaussure. Son président-directeur général, Toufik Berkani, ne s’embarrasse pas de circonlocutions : le groupe négocie en ce moment même avec de grandes marques internationales pour décrocher des contrats de fabrication en sous-traitance sur le sol algérien. Une ambition qui changerait durablement la physionomie d’un secteur longtemps cantonné au marché intérieur et aux productions standardisées. Dans une déclaration à l’APS, M. Berkani a précisé que « GETEX a lancé des opérations de prospection et de négociation avec de grandes marques et des opérateurs internationaux dans le secteur du textile, de l’habillement et des produits en cuir, pour la conclusion de contrats de fabrication de sous-traitance, selon les normes internationales, ce qui permettra aux unités de production nationales de s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales du textile, du prêt-à-porter et du cuir. » Une formulation qui dit tout de la doctrine industrielle désormais assumée : sortir de l’autarcie productive pour entrer dans le jeu globalisé de la fast fashion et du luxe accessible, en positionnant l’Algérie comme pays atelier compétitif.
TAYAL comme modèle
Ce virage n’est pas sans précédent. GETEX peut s’appuyer sur l’expérience du partenariat conclu avec TAYAL, joint-venture algéro-turque spécialisée dans le fil et le tissu, qui reste à ce jour la référence la plus aboutie de ce modèle d’intégration industrielle par le partenariat étranger. C’est explicitement cette trajectoire que le groupe entend dupliquer et amplifier. Comme l’a souligné Toufik Berkani, cette démarche « s’inscrit en droite ligne avec les efforts des pouvoirs publics visant à développer la filière du textile, notamment à travers de grands partenariats industriels, à l’instar de celui conclu il y a quelques années entre GETEX et TAYAL, avec pour objectif de bâtir un écosystème industriel intégré, fondé sur des compétences nationales qualifiées, capables d’opérer un saut qualitatif dans ce domaine, de renforcer la compétitivité du produit local et de promouvoir le label « Made in Algeria ». » Le label, justement. C’est le mot-clé de toute la stratégie. Derrière la rhétorique institutionnelle, l’enjeu est commercial et géopolitique à la fois : faire de l’Algérie un exportateur de produits manufacturés à valeur ajoutée, et non plus seulement un importateur de matières premières transformées ailleurs. Dans ce cadre, les partenariats avec des griffes étrangères jouent un double rôle : ils apportent les carnets de commandes et les standards de qualité que le groupe seul ne peut pas générer, et ils servent de vitrine internationale pour démontrer que la production algérienne est exportable.
L’Afrique comme débouché naturel
La dimension continentale de la stratégie mérite d’être soulignée. GETEX ne regarde pas uniquement vers l’Europe ou l’Asie pour trouver des donneurs d’ordres. Il regarde aussi vers le Sud, vers un continent africain dont la classe moyenne croissante représente un marché de consommation textile en pleine expansion. Le PDG a indiqué que ces partenariats « contribueront également à consolider la position du groupe public aux niveaux local, régional et international, ainsi qu’à garantir des parts de marché supplémentaires, notamment sur le continent africain, à travers l’élargissement des exportations du produit national. » Pour matérialiser cette présence, le groupe a adopté « une approche orientée vers l’ouverture sur les marchés extérieurs, à travers une participation régulière aux manifestations économiques et foires internationales, notamment en Afrique, telles que celles organisées en Mauritanie, au Tchad, au Sénégal et en Tunisie », a-t-il précisé
Au-delà des ambitions partenariales, le plan d’action du groupe pour l’exercice en cours est d’une densité qui témoigne d’une véritable remise en mouvement de l’appareil productif public. M. Berkani a indiqué « qu’un projet est en cours d’étude pour la création d’une unité de production de fibres et de fils industriels en polyester d’une capacité de 20.000 tonnes par an, qui permettra de renforcer l’intégration industrielle et de réduire la dépendance à l’importation », et ce « en sus de projets de production de textile non-tissés destinés au secteur médical, de tissus éponge, ainsi que l’élargissement des unités de fabrication de chaussures et de produits en cuir. » La diversification vers le textile médical est particulièrement significative : elle ouvre un segment à haute valeur ajoutée et à demande structurellement croissante, que la pandémie de Covid-19 a rendu stratégiquement sensible pour tous les États. Sur le front des résultats, les chiffres avancés par la direction du groupe sont éloquents. Berkani évoque « un rebond qualitatif » enregistré dans le chiffre d’affaires, « avec une hausse de plus de 60 % par rapport à 2021 », et « une augmentation de plus de 20 % entre 2024 et 2025 », avant d’affirmer que « cela confirme l’entrée du groupe dans un processus ascendant durable. » Pour un holding public qui emploie « près de 8.000 travailleurs » et supervise « cinq entreprises industrielles et une filiale spécialisée dans la commercialisation, avec un total de 40 unités de production dans 20 wilayas et un réseau commercial qui compte 56 magasins répartis sur le territoire national », une telle dynamique financière n’est pas négligeable.
Sept usines et un millier d’emplois
Le volet social du plan mérite attention. Dans une économie où le chômage des jeunes reste une préoccupation centrale des pouvoirs publics, l’annonce de « l’ouverture de sept nouvelles usines au niveau national et la création de plus de 1.000 nouveaux emplois, notamment dans le Sud » prend une résonance particulière. L’implantation d’une infrastructure dans « la wilaya d’Adrar pour la création d’une nouvelle unité de couture » illustre la volonté de déployer l’activité industrielle dans des régions historiquement à l’écart de la dynamique économique nationale. La transition numérique fait également partie de la feuille de route. Le groupe œuvre à « soutenir la transition numérique et la modernisation des systèmes de gestion au niveau de ses unités et filiales avec l’intégration des technologies modernes, notamment la numérisation et l’intelligence artificielle à différentes phases de production et de gestion, ce qui contribuera à augmenter la production, à améliorer la qualité et à réduire les coûts », selon les termes mêmes du PDG. Enfin, dans une initiative qui surprend par son audace symbolique pour un groupe public industriel, GETEX a annoncé « l’organisation de la 2e édition de défilé de mode, en juin prochain, dans le but de mettre en relief les capacités de l’industrie nationale et lancer une nouvelle marque commerciale destinée au marché de consommation. » Le groupe s’appuie pour cela sur « une expertise cumulée et reconnue dans les domaines du textile, du cuir et de l’industrie des chaussures, avec une main-d’œuvre qualifiée ayant acquis ses compétences à travers des années de pratique, et bénéficié de programmes de formation au profit des cadres et des techniciens, en vue d’accompagner les transformations technologiques et améliorer la performance de la production. » Un défilé de mode pour un holding d’État : l’image dit, mieux que tout discours, l’ampleur du changement de logiciel en cours au sein de l’industrie publique.
Amar Malki

