L’Algérie en guerre contre les pilleurs de mémoire : 15 000 pièces archéologiques récupérées
À l’heure où se clôt le Mois du patrimoine, le ministère de la Culture et des Arts dévoile l’ampleur d’une stratégie nationale inédite : surveillance technologique, coopération diplomatique tous azimuts et extension du réseau muséal aux nouvelles wilayas. Un bilan qui révèle autant les plaies du pillage que la volonté de les refermer.
Le lundi 18 mai, Journée internationale des musées, sonne la fin officielle du Mois du patrimoine en Algérie, une période encadrée entre deux dates symboliques : le 18 avril, Journée mondiale des sites et monuments, et ce jour de clôture dédié aux musées du monde entier. C’est dans ce contexte solennel que Rachid Bouteldja, sous-directeur chargé de la sécurisation des biens au ministère de la Culture et des Arts, a livré un état des lieux saisissant lors de son intervention à la matinale de la Chaîne II de la Radio algérienne. Un tableau contrasté, entre les cicatrices d’un pillage qui inquiète et les promesses d’une politique patrimoniale qui se veut à la hauteur de l’histoire du pays.
Le responsable a d’emblée rappelé la vocation permanente de son département : « Le ministère travaille tout au long de l’année à la protection et à la valorisation du patrimoine culturel national », le Mois du patrimoine n’étant que la vitrine publique d’un effort quotidien et discret. Pour marquer cette échéance, plusieurs manifestations ont été programmées à travers le territoire, notamment une journée d’étude et un atelier consacrés au patrimoine culturel et naturel des parcs culturels, organisés au Palais de la culture Moufdi-Zakaria à Alger, en parallèle d’une exposition du plasticien Rachid Koraïchi et d’une cérémonie de distinction pour des personnalités artistiques et culturelles méritantes.
Mais au-delà des cérémonies, c’est sur le terrain de la lutte contre le trafic d’antiquités que le bilan interpelle. L’année 2023 a enregistré un chiffre alarmant : pas moins de 23 000 affaires liées au vol de pièces archéologiques, un record absolu qui témoigne de l’ampleur d’un marché noir prospérant dans l’ombre. Face à cette réalité, le ministère a développé ce que Bouteldja décrit comme une architecture de vigilance multipartenaires. « Nous travaillons, à travers une cellule de veille, en coordination avec les différents services de sécurité, les douanes et les représentations diplomatiques algériennes à l’étranger », a-t-il précisé, pour déjouer les tentatives d’exportation clandestine et retrouver les objets disparus. Le résultat, annoncé pour l’année 2024, est spectaculaire : 15 000 pièces archéologiques volées ont pu être récupérées, un exploit qui situe l’Algérie parmi les pays les plus actifs de la région dans ce domaine.
La numérisation est devenue l’autre front de cette bataille. Conscient que la protection passe aussi par la visibilité internationale, le ministère s’est engagé dans un virage technologique marqué. Visites virtuelles des collections muséales, interconnexion des musées entre eux, expositions virtuelles simultanées réunissant plusieurs établissements : autant d’outils que Bouteldja présente comme des leviers à double effet, « pour protéger le patrimoine culturel contre le vol, mais aussi pour le faire connaître au monde entier ». Cette ouverture numérique répond à une logique désormais bien établie au sein du ministère : un patrimoine documenté, référencé et visible est un patrimoine mieux défendu.
Grand musée de l’Afrique
L’ambition ne s’arrête pas là. Rachid Bouteldja a annoncé un ambitieux programme d’extension du réseau muséal national, prévoyant la création de musées dans chacune des dix nouvelles wilayas récemment créées, afin de combler les déserts culturels institutionnels qui subsistent encore dans certaines régions. Mais c’est un autre projet qui retient l’attention par son envergure continentale : la construction en Algérie du Grand Musée de l’Afrique, élaboré en coordination avec l’Union africaine. Ce futur établissement, dont les contours restent à préciser, se veut « un témoignage du patrimoine millénaire du continent africain », selon les termes du responsable. Le choix de l’Algérie comme terre d’accueil de cette institution panafricaine n’est pas anodin : il confirme les ambitions de rayonnement diplomatique et culturel que Alger nourrit depuis plusieurs années sur la scène du continent.
Mohand Seghir

