Fruit d’investissements massifs : L’Algérie s’impose comme troisième puissance sidérurgique arabe
En quatorze jours d’avril, l’Algérie a expédié 93 000 tonnes d’acier vers l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, la Belgique et même la République dominicaine. Ce chiffre — un record national en matière d’exportations hors hydrocarbures — dit quelque chose que les discours officiels peinent parfois à illustrer aussi clairement : la sidérurgie algérienne a changé de dimension. Selon un rapport publié fin mai par l’unité de recherche sur l’énergie basée à Washington, l’Algérie occupe désormais la troisième place arabe pour les capacités opérationnelles dans la production d’acier, avec 8,7 millions de tonnes annuelles, derrière l’Égypte (15,6 Mt) et l’Arabie saoudite (12 Mt). Ce classement, fruit de deux décennies d’investissements massifs et d’une réorientation industrielle profonde, coïncide avec une rupture plus structurelle encore : la mise en service, en février 2026, de la ligne ferroviaire reliant Tindouf à Oran, et l’arrivée des premières cargaisons de minerai de fer de Gara Djebilet dans les installations du complexe Tosyali à Bethioua.
La colonne vertébrale de ce classement repose sur trois pôles industriels aux trajectoires très différentes. Le complexe sidérurgique de Tosyali Algérie, installé dans la zone économique de Bethioua, wilaya d’Oran, depuis 2013, est de loin le premier. Fruit d’un partenariat avec le géant turc Tosyali Holding, il regroupe aujourd’hui 17 méga-usines de production fonctionnant exclusivement aux fours à arc électrique, avec une capacité atteignant 8 millions de tonnes par an en 2026. En avril dernier, Fuat Tosyali a annoncé un investissement supplémentaire de 2,5 milliards de dollars pour porter cette capacité à 10 millions de tonnes d’ici trente mois, avec un pivot délibéré vers les produits à plus forte valeur ajoutée — acier plat, laminés à froid, acier galvanisé pour l’industrie automobile locale. Dès le troisième trimestre 2026, 700 000 tonnes d’acier plat seront dédiées aux constructeurs automobiles implantés en Algérie, dans le cadre de la stratégie nationale d’intégration industrielle. Le chiffre d’affaires du groupe est attendu à 4 milliards de dollars pour l’exercice en cours, contre 3 milliards en 2025.
Le deuxième pilier est le complexe d’Algerian Qatari Steel (AQS) à Bellara, dans la wilaya de Jijel, dont la capacité de production atteint 2 millions de tonnes par an. En 2024, ce site a exporté 700 000 tonnes de produits sidérurgiques vers 36 pays, pour une valeur de 367 millions de dollars, selon El Moudjahid. Depuis sa mise en service, AQS a produit au total 6 millions de tonnes, dont 2,6 millions à l’export vers 44 pays répartis sur quatre continents — Afrique, Europe, Asie, Amérique du Nord. Une extension de 2,08 milliards de dollars est engagée pour doubler la capacité du site à 4 millions de tonnes d’ici 2028, avec l’introduction de l’acier plat et des rails, deux segments où l’Algérie ne produit encore qu’insuffisamment. En s’appuyant sur la proximité du port de Djen Djen, AQS construit une logistique export qui change d’échelle. Le troisième pôle, le complexe historique Sider d’El Hadjar, près d’Annaba, est en capacité théorique de produire 1 million de tonnes par an, mais reste sous-performant malgré des investissements publics supérieurs à un milliard de dollars pour sa réhabilitation. Sa contribution réelle à l’outil industriel national reste, à ce jour, marginale.
Ce qui change vraiment en 2026, c’est moins le volume que l’amont. Le 2 février, les premières cargaisons de minerai de fer en provenance de Gara Djebilet sont arrivées à Oran — transportées par train depuis Tindouf sur une ligne inaugurée la veille par le président Tebboune. Ce gisement de la wilaya de Tindouf, dont les réserves sont estimées à 3,5 milliards de tonnes, est l’un des plus importants au monde selon les données de Sonarem. Jusqu’ici, Tosyali importait l’intégralité de son minerai de fer, à hauteur de 4 millions de tonnes par an selon ses propres responsables. Ce flux commence à changer de sens. Fin avril 2026, selon le PDG de Sonarem, Belkacem Soltani, la première unité de traitement primaire du minerai sur le site même de la mine devenait opérationnelle, avec une capacité de 4 millions de tonnes par an. Cette unité — dont la première pierre avait été posée fin 2023 — s’occupe du concassage, du criblage et de la séparation à sec du minerai, avec un taux de récupération annoncé supérieur à 85 %. En parallèle, le partenariat Feraal-Tosyali prévoit une unité de production de concentré de fer à haute teneur (63 %), destinée à alimenter le complexe d’Oran, avec une montée en puissance vers 10 millions de tonnes de concentré et de boulettes à l’horizon 2032. La construction de quatre usines de traitement supplémentaires est prévue, dont la première devrait être achevée en 2026. L’investissement total dans ce volet amont est estimé à 1,5 milliard de dollars, pour un chiffre d’affaires potentiel de 500 millions de dollars par an. Ce basculement — d’importateur à producteur de minerai — est probablement la mutation la plus profonde que traverse la filière.
Sur le plan global, le rapport de l’unité de recherche rappelle que les dix premières nations arabes en capacités sidérurgiques totalisent plus de 59 millions de tonnes par an, soit 2,7 % des capacités mondiales évaluées à 2,216 milliards de tonnes. Un chiffre modeste, mais les pays arabes partagent une caractéristique notable : ils fonctionnent quasi exclusivement aux fours à arc électrique, là où la Chine — qui contrôle à elle seule 48 % des capacités mondiales avec 1,073 milliard de tonnes — reste dominée par les convertisseurs à oxygène basique. Ces derniers représentent encore 66 % des capacités mondiales. Mais les fours à arc électrique progressent plus vite : +12,8 % par an en moyenne sur cinq ans, contre 2,6 % pour les convertisseurs. L’Algérie se trouve, de ce point de vue, dans la bonne direction pour répondre aux nouvelles exigences carbone des marchés européens. À Davos en 2026, Fuat Tosyali a directement plaidé auprès de l’Union européenne pour une augmentation des quotas d’importation en faveur des producteurs d’acier à faibles émissions. L’argument n’est pas sans fondement : les deux complexes algériens — Tosyali et AQS — utilisent le procédé DRI (Direct Reduced Iron), qui peut fonctionner partiellement à l’hydrogène, réduisant l’empreinte carbone de la production.
La filière acier algérienne affiche des capacités combinées de 11 millions de tonnes par an en 2026, et pourrait atteindre 13 millions de tonnes si AQS achève sa seconde phase en 2028. C’est nettement supérieur aux 8,7 millions de tonnes mentionnés dans le classement de l’unité de recherche, qui mesure les capacités strictement opérationnelles. L’écart entre les deux chiffres dit quelque chose des marges de progression encore disponibles, en particulier du côté d’El Hadjar.
Sabrina Aziouez

