Chercheur distingué dans le patrimoine amazigh : Mohamed Salah Ounissi disparait à l’âge de 77 ans
Mohamed Salah Ounissi, l’écrivain et chercheur en patrimoine amazigh qui consacra plus de cinquante ans à documenter la culture des Aurès, s’est éteint dimanche à Khenchela, à l’âge de 77 ans. Sa disparition prive l’Algérie d’une mémoire vivante, d’un homme qui s’obstina à sauver de l’oubli ce que l’indifférence institutionnelle et le temps menaçaient constamment.
Né le 27 juillet 1951 à Khenchela, Ounissi grandit au cœur de l’Aurès. Dès sa jeunesse, il perçut ce qui devenait évident : la culture chaoui s’effritait. Les jeunes générations abandonnaient la langue. Les traditions, longtemps transmises oralement, disparaissaient avec ceux qui les portaient. Au lieu de regarder passer le naufrage, Ounissi décida d’agir.
Sa carrière fut une leçon de ténacité. Il publia quinze ouvrages et deux dictionnaires trilingues en tamazight, arabe et français. Son premier dictionnaire, l’Amawal, parut en 2003 chez ENAG éditions. 17 ans plus tard, il compléta son œuvre avec l’Emwal amokrad, un dictionnaire de plus de 5000 entrées contenant environ 271 pages, objectif déclaré : transcrire le patrimoine oral amazigh et constituer une œuvre de référence aux générations futures. Les titres de ses œuvres racontent l’histoire de son engagement : « La vie de Aïssa Djermouni », « Les racines de la musique aurésienne », « Les Aurès : culture et histoire », « Aksel et Dihya » (roman historique en chaoui), « Pluie d’automne », ou encore ses recueils de proverbes et d’énigmes populaires. À la radio, il anima de nombreuses émissions pour enseigner aux jeunes les règles et les fondements de la langue chaoui. Ces émissions n’étaient pas des cours rébarbatifs. C’était du plaidoyer. Chaque demi-heure d’antenne était une invitation à reconnaître que la langue de ses grands-parents méritait d’être entendue.
Ce qui rendait Ounissi singulier n’était pas seulement l’ampleur de son travail, mais sa méthode. Il ne cherchait pas à momifier la culture amazighe en la plaçant sous verre. Il montrait comment elle vivait, respirait, évoluait. Son texte sur le village de Kheirane décrivait comment les maisons en pierre, construites selon des principes immémoriaux, « allient simplicité et harmonie géométrique, favorisant le maintien d’une certaine fraîcheur en été et contribuant à préserver la chaleur du foyer pendant l’hiver ». Pas une description inerte. Une démonstration que le patrimoine était ingéniosité.
En 2018, le Haut Commissariat à l’amazighité le distingua. En 2025, le Festival national de la musique et de la chanson chaouies lui rendit hommage. Ce qui intrigue en lisant Ounissi, c’est la contradiction : un homme qui entreprit tout pour le patrimoine immatériel, alors que justement, l’immatériel échappe par définition à ceux qui tentent le sauver. Le langage s’apprend en parlant, pas en consultant un dictionnaire. La musique vit dans la voix d’un chanteur, pas dans un recueil de partitions. Ounissi le savait. C’est peut-être pour cela qu’il tint tant aux émissions de radio, aux discussions directes, à l’engagement auprès des jeunes. Il tentait non pas de figer la culture, mais de l’alimenter.
Le paradoxe de sa disparition ne manquera pas de frapper : un homme qui lutta pour que la mémoire survive, s’en va lui-même. La remarque évidente s’impose : les gardiens de la mémoire disparaissent plus vite que les institutions capables de les remplacer. Les chercheurs de cette trempe ne naissent pas à la chaîne. Ils sont le fruit d’une vie de passion, de rigueur, de sacrifice. Ils laissent des livres, des dictionnaires, des enregistrements sonores. Mais une présence vivante ne se remplace pas. C’était une « bibliothèque vivante ». L’expression, un peu convenue, capture quelque chose de juste : c’était un homme qui incarnait un savoir collectif, une continuité avec le passé. Ce qu’il emporte avec lui, ce ne sont pas des secrets perdus, mais plutôt une manière de transmettre, une autorité qui venait de l’écoute, du respect, de la patience.
Mohand Seghir

