Culture

Manuscrit Amazigh: Boussemghoun garde la mémoire

C’est dans le ksar millénaire de Boussemghoun, niché au cœur de la wilaya déléguée d’El Abiodh Sidi Cheikh, que bat, depuis plusieurs jours, le pouls d’une mémoire collective longtemps menacée d’effacement. La deuxième journée du colloque national consacré au « Manuscrit amazigh rédigé en caractères arabes » a réuni, dimanche 7 juin, historiens, anthropologues et spécialistes du patrimoine autour d’une conviction partagée : le manuscrit algérien n’est pas un vestige poussiéreux destiné aux vitrines des musées, mais bien, selon les termes mêmes des participants, « un registre historique et une référence essentielle de la mémoire nationale ». Organisée par le Haut-Commissariat à l’Amazighité en coordination avec les wilayas d’El Abiodh Sidi Cheikh et d’El Bayadh, cette rencontre placée sous le thème évocateur — « Le manuscrit amazigh : l’encre de l’identité et la mémoire de l’histoire » — a donné lieu à des prises de position qui débordent largement le cadre académique pour toucher aux questions vives de la souveraineté culturelle et de la restitution du patrimoine spoliée.

Récouvrer une mémoire spoliée

Mohamed Lahcen Zeghidi, président de la Commission algérienne de l’histoire et de la mémoire, a posé d’emblée le cadre politique et scientifique de l’enjeu. Dans une communication intitulée « Les manuscrits et leur rôle dans la préservation et la valorisation de la mémoire nationale », il a affirmé que « le manuscrit algérien, à travers la diversité de ses contenus, constitue un registre historique et une référence essentielle de la mémoire nationale, en tant que l’une des principales sources de conservation de l’identité, de l’histoire et de la civilisation algériennes ». Une affirmation qui résonne avec une urgence particulière lorsqu’on mesure l’ampleur des pertes subies. Car Zeghidi n’a pas éludé la blessure coloniale : « Durant la période coloniale, la France a spolié un grand nombre de manuscrits algériens et les a transférés sur son territoire », a-t-il rappelé, estimant que leur récupération constitue désormais « une priorité nationale », notamment s’agissant des documents toujours conservés dans les archives françaises. Ce patrimoine documentaire, a-t-il insisté, « reflète la profondeur de l’expérience historique de l’Algérie et représente une source fondamentale pour l’écriture et la documentation de l’histoire nationale à travers ses différentes étapes ». L’historien a également souligné que l’État algérien accordait une attention croissante à ce dossier, conformément aux orientations du président Abdelmadjid Tebboune, qui « veille à la récupération de tout ce qui est lié à l’histoire et au patrimoine de l’Algérie, qu’il s’agisse de manuscrits, d’objets archéologiques ou de documents historiques ». Mais préserver ne suffit plus. Encore faut-il rendre ces textes accessibles, lisibles, vivants. C’est là qu’intervient Achour Sellal, de l’Université d’Alger 2, dont la communication sur le thème « Intelligence artificielle et archives manuscrites : quelles réponses aux exigences sociétales, scientifiques et institutionnelles ? » a ouvert une perspective résolument contemporaine. Le chercheur a insisté sur l’importance décisive de la numérisation pour « préserver et valoriser ce patrimoine historique, culturel et civilisationnel majeur », faisant de la technologie non pas une rupture avec la tradition, mais son alliée la plus précieuse face au temps qui ronge le papier et efface l’encre. Le colloque a également offert une plongée dans la géographie du manuscrit algérien, bien plus vaste et diversifiée qu’on ne l’imagine souvent. Zouleikha Touati, directrice de l’Office national de gestion et d’exploitation des biens culturels protégés pour le Ksar de Boussemghoun, a présenté l’état du « patrimoine manuscrit amazigh en caractères arabes à Boussemghoun », tandis que le chercheur Hammou Abdelkrim, du Centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle d’Oran, a exploré « le manuscrit amazigh en Algérie » à travers une étude documentaire dans les assemblées savantes et les zaouïas de Béjaïa aux VIIIe et IXe siècles de l’Hégire — rappelant que la production intellectuelle amazighe ne s’est jamais cantonnée à une seule région ni à une seule époque. En marge des communications, des expositions dédiées aux livres et manuscrits amazighs, à l’artisanat traditionnel et aux arts plastiques ont prolongé la réflexion dans un espace sensible et tangible.

Mohamed S.

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