Archéologie : À Tighenif, un trésor vieux d’un million d’années
Une défense d’éléphant de l’Atlas longue de plus de deux mètres, pratiquement intacte, vient d’être mise au jour sur le site préhistorique de l’Homme de Tighenif, dans la wilaya de Mascara. Cette découverte exceptionnelle, réalisée lors de la onzième campagne de fouilles du Centre national de recherche en préhistoire, anthropologie et histoire, confirme une nouvelle fois le statut de ce site parmi les plus importants d’Afrique du Nord.
Enfoui dans une couche sédimentaire vieille d’environ un million d’années, ce fossile d’une rare complétude a été extrait avec soin par une équipe de chercheurs du Centre national de recherche en préhistoire, anthropologie et histoire (CNRPAH). Il s’agit d’une défense d’éléphant de l’Atlas, espèce disparue depuis des millénaires, mesurant 2,35 mètres de longueur et demeurée pratiquement intacte sur le plan structurel. Une pièce que les spécialistes qualifient d’exceptionnelle, tant de tels spécimens complets sont rares sous les latitudes nord-africaines.
C’est lors d’une conférence de presse organisée à même le site que le chercheur Mohamed Sahnouni, responsable de l’équipe des fouilles, a annoncé lundi la nouvelle. Il a précisé que cette découverte s’inscrit dans le cadre de la onzième campagne de fouilles actuellement en cours, et qu’elle « constitue l’une des découvertes les plus importantes enregistrées au cours de cette campagne ».
Un site qui réécrit l’histoire de l’humanité
Pour comprendre la portée de cette découverte, il faut revenir sur ce que représente le site de l’Homme de Tighenif dans la cartographie mondiale de la préhistoire. Classé au patrimoine culturel national et couvrant une superficie de plus d’un hectare, ce gisement est considéré comme l’un des hauts lieux de l’archéologie africaine. Les campagnes précédentes y ont livré des restes osseux comptant parmi les plus anciens représentants de l’humanité en Afrique du Nord, ainsi que des fossiles de grands mammifères et des outils acheuléens, ces bifaces taillés par l’homme préhistorique, datant d’environ un à 1,2 million d’années. La datation du site, confirmée lors des travaux menés par Mohamed Sahnouni entre 2013 et 2025, est estimée à 1,4 million d’années, ce que la présente campagne vise précisément à consolider.
C’est donc dans ce contexte scientifique chargé qu’intervient la mise au jour de la défense d’éléphant. Selon les premières analyses conduites par l’équipe de recherche, elle appartenait à un individu adulte de l’éléphant de l’Atlas, un herbivore colossal qui peuplait les environnements africains durant le Pléistocène inférieur et moyen, période correspondant à ce que les préhistoriens désignent sous le nom d’âge de pierre ancien. L’échantillon a été extrait d’une couche sédimentaire contenant des restes osseux datés d’environ un million d’années, aux côtés de fossiles de grands bovinés, d’équidés, de rhinocéros et d’autres mammifères, ainsi que d’outils lithiques de tradition acheuléenne, témoins silencieux de la présence humaine sur ces terres depuis l’aube des temps.
L’éléphant de l’Atlas, géant oublié
L’éléphant de l’Atlas, « Elephas iolensis » ou « Mammuthus africanavus » selon les classifications, est une figure centrale de la mégafaune nord-africaine du Pléistocène. Disparu depuis des centaines de milliers d’années, il fut l’un des plus grands herbivores de son temps, évoluant dans des paysages aujourd’hui méconnaissables, marqués par une végétation dense et un climat beaucoup plus humide que celui du Maghreb actuel. La découverte d’une défense aussi bien conservée est, à ce titre, une aubaine pour la science et ouvre une fenêtre directe sur la biologie, le comportement et l’environnement de cet animal disparu. Mohamed Sahnouni a indiqué que les futures analyses de la pièce devraient permettre « d’obtenir de nouvelles informations sur l’histoire de vie de cet éléphant disparu, son régime alimentaire ainsi que les conditions environnementales et climatiques dans lesquelles il évoluait ». Des données précieuses pour reconstituer les paléo-environnements du Maghreb et mieux comprendre les dynamiques écologiques dans lesquelles évoluaient également les premiers hommes de la région.
Une fois les travaux de terrain achevés, la défense sera transférée aux laboratoires de conservation et de restauration du CNRPAH à Alger, où elle fera l’objet de traitements spécialisés et d’études scientifiques approfondies. Cette étape est cruciale. Un fossile aussi exceptionnel nécessite une prise en charge rigoureuse pour éviter toute dégradation liée à l’exposition à l’air libre et aux variations hygrométriques. Les chercheurs disposeront alors de techniques d’analyse fine comme la datation, paléontologie, paléo-écologie, pour tirer le maximum d’informations de ce témoin d’un autre âge.
La onzième campagne de fouilles, placée sous la supervision du ministère de la Culture et des Arts et dirigée par Mohamed Sahnouni, se poursuivra jusqu’au 23 juin en cours. Elle mobilise, outre les chercheurs du CNRPAH, des étudiants en archéologie issus de plusieurs universités algériennes, dans une démarche qui allie recherche fondamentale et formation de la relève scientifique nationale. Un rapport détaillé présentant l’ensemble des résultats scientifiques sera remis à la Direction de la culture et des arts de la wilaya de Mascara à l’issue des travaux.
La découverte de Tighenif n’est pas un fait isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de valorisation et d’exploration du patrimoine préhistorique algérien, qui recèle encore d’immenses territoires inexplorés. L’Algérie, par la superficie de son territoire et la richesse de ses sous-sols, dispose d’un potentiel archéologique que les spécialistes estiment considérable, mais qui demeure largement sous-exploré faute de moyens suffisants et d’une politique de fouilles systématique à l’échelle nationale.
Le site de Tighenif fait figure, à cet égard, d’exception heureuse. Des campagnes régulières depuis 2013, une équipe scientifique de haut niveau conduite par un chercheur de renommée internationale, et des découvertes qui s’enchaînent campagne après campagne.
M.S.

